Correspondance de Guy Debord - Le fleuve coule encore

«La mort n'est pas un terminus mais une correspondance.» C'est particulièrement vrai dans le cas de Guy Debord. Dix ans après sa mort, celui qui a démonté les rouages de la société du spectacle continue à répandre son étrange dialectique grâce à la publication de sa correspondance.

Les deux plus récents ouvrages de cette édition posthume, Le marquis de Sade a des yeux de fille (textes inédits, 1949-1953) et Correspondance, volume 4; janvier 1969 - décembre 1972, semblent former un tout, et cela ne va pas sans rappeler cette belle phrase, signée Debord: «Les fleuves retournent au même lieu d'où ils étaient partis, pour couler encore.»

L'IS en gestation

Il faut sans doute avoir lu Guy Debord au moins un peu pour apprécier à leur juste valeur les documents reproduits en fac-similés dans Le marquis de Sade a des yeux de fille. À défaut de quoi on pourrait prendre ce recueil de lettres et poèmes envoyés à Hervé Falcou — venu étudier à Cannes en 1949 puis reparti à Paris — pour un scrapbook empli de spleen et de poèmes adolescents.

Or, malgré leurs 16 ans, Debord et Falcou sont engagés dans un échange exigeant où il est question, déjà, de critique de la poésie et de révolution. On retrouve là, en germe, plusieurs éléments qui apparaîtront plus tard dans le programme des situationnistes (ces «propositions pour l'embellissement rationnel de Paris», par exemple).

Les deux amis se prêtent à des jeux formels, discutent des possibilités de la poésie. Debord invente le néo-poème, sans «importance formelle, mais utilitaire»: prélude aux graffitis de Mai 68. Guy Debord, poète? Poète des murs à lacérer, oui.

Ils aiment Apollinaire et Breton, découvrent Poe, Michaux, Sade et St-Just. Puis Lautréamont. Éclair déchirant qui marquera à jamais l'esprit de Debord. «La poésie ne survivra que dans sa destruction.» Il ne mettra pas longtemps avant de se lancer, en fait de destruction, dans celle du cinéma, avec les lettristes d'Isidore Isou, que Debord a rejoints à Paris, en 1951, remerciant son ami Hervé, qui a choisi une autre voie.

Deux ans plus tard, Debord rencontre Ivan Chtcheglov, celui avec qui il définit «une vie et une écriture qui valent la peine d'être jouées». Le marquis de Sade contient une deuxième série de lettres, celles-là adressées à Chtcheglov en 1953, période décisive qui a vu Debord et Chtcheglov jeter les bases d'une «poésie vécue» et d'un urbanisme nouveau genre. Premières ébauches métagraphiques, esquisses inspirées des notions de dérive et de détournement: en quelques missives se révèle toute la richesse des échanges entre Debord et Chtcheglov.

On découvre là l'ébauche du Formulaire pour un urbanisme nouveau, texte important destiné à changer la ville, et la vie, signé par Chtcheglov (alias Gilles Ivain) et publié en 1958 dans le premier numéro de la revue Internationale situationniste.

Ironiquement, ces précieuses lettres à Ivan Chtcheglov dormaient depuis plusieurs années dans les boîtes du Fonds Patrick Straram de la BNQ. Ex-compagnon de route des lettristes, Straram les avait emportées dans ses bagages, en 1954, quand il a émigré au Canada — nul ne sait pourquoi.

Vers la dissolution

À l'autre bout du spectre, dans Correspondance, volume 4, on retrouve Guy Debord au lendemain de Mai 68, aux prises avec le «succès» de l'Internationale situationniste. Fondée en 1957, l'IS a joué un rôle déterminant pendant la décennie qui a mené aux événements que l'on sait.

Critique de tout ce que la France peut compter comme avatars de gauche (maoïstes, trotskistes et «stals» de tout acabit), Debord se débat au milieu de la vague des sympathisants «pro-situs» qui risque de submerger l'IS, devenue «vedette des temps», en la récupérant.

Couvrant les années 1969 à 1972, cet ouvrage voit Debord faire ce constat: l'IS est en pleine expansion, mais l'effort des situs, lui, n'est y plus. Dans ses nombreuses lettres à Gianfranco Sanguinetti (membre de la section italienne), qui constituent la majeure partie de cet imposant volume, Debord déplore «le manque de cohabitation de plusieurs situationnistes avec leur propre pratique»; l'IS est devenue une «froide passion abstraite», un mensonge collectif où on se dit que «tout va bien» et dont il ne sera pas complice. Avec une plume métamorphosée en scalpel, Debord analyse, critique et tranche dans le vif: après une «scission» charriant son lot d'exclusions et de démissions, l'IS ira vers sa dissolution. On appelle ça faire sauter les ponts.

Élevées à ce niveau, la lucidité est bel et bien une blessure, et l'insulte, un art — emprunté à Arthur Cravan —, un voyage sans ticket de retour, assurément. Les détracteurs trouveront là matière à simplifier encore un peu plus; les autres verront bien ce fleuve qui retourne à ses origines, pour couler encore.

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Le Marquis de Sade a des yeux de fille

(De beaux yeux pour faire sauter les ponts)

Guy Debord

Fayard

Paris, 2004, 184 pages

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Correspondance, volume 4

Janvier 1969 - décembre 1972

Guy Debord

Fayard

Paris, 2004, 624 pages