Littérature espagnole - Souvenirs parisiens et ironiques de Vila-Matas

Un jour de 1974 à Paris, le jeune Enrique Vila-Matas se fait présenter par un ami à l'écrivaine Marguerite Duras, qui se propose aussitôt de lui louer une chambre de bonne. Quelque temps plus tard, elle force son nouveau locataire à la conduire en pleine nuit jusqu'au bois de Boulogne à bord d'une petite voiture sans phares, afin de vérifier si les prostituées se déguisaient en jeunes communiantes...

Vrai? Faux? Autoportrait sans retouches? Qu'importe, nous répondrait-il en reprenant Machado à sa façon, puisque «la vérité elle aussi s'invente». Trente ans plus tard, puisque Paris ne finit jamais, la ville accompagne Vila-Matas tous les jours de sa vie, elle incarne sa jeunesse: «Paris voyage avec moi, est une fête qui m'emboîte le pas.» Son Paris ne finit jamais, clin d'oeil au Paris est une fête d'Hemingway, se veut une «relecture ironique» de ces deux années de jeunesse vécues à Paris dans une étroite mansarde d'un immeuble de la rue Saint-Benoît — à un jet de pierre des Deux Magots.

Locataire fuyant de l'écrivaine Marguerite Duras, reclus dans sa «pétaudière germanopratine», le jeune Vila-Matas, «très pauvre et très malheureux», tape à la machine le manuscrit d'un premier roman incertain. Dans les rues de Saint-Germain-des-Prés, il se heurte aux silhouettes de Perec, de Duras («je garderai à jamais le souvenir d'une femme violemment libre et audacieuse»), de Roland Barthes, d'Isabelle Adjani ou de Guy Debord. «Je m'étais dit qu'être antifranquiste n'était pas grand-chose et, influencé par les idées "situationnistes", avec ma pipe et mes deux paires de fausses lunettes, j'ai commencé à me promener dans le quartier transformé en prototype de l'intellectuel poétique et secrètement révolutionnaire.»

Sous l'ironie, la lucidité

Improvisations, délire contrôlé, inventions ambiguës, l'auteur de Suicides exemplaires, de Bartleby et compagnie et du Mal de Montano (Christian Bourgois, 1995, 2000 et 2003) s'y montre une fois de plus excentrique, brillant, funambule de l'encre et du papier. Parce que «l'ironie est la forme la plus élevée de la sincérité», Vila-Matas revient avec un sourire en coin sur la solitude de ses années de formation parisiennes, alors qu'il vivait comme une chrysalide dans son cocon: «Je me souviens que, très souvent, je marchais dans le quartier à grandes enjambées, faisant semblant d'aller quelque part alors que, en réalité, il n'y avait pas un seul endroit au monde où j'étais attendu par quelqu'un.»

Né à Barcelone en 1948, Enrique Vila-Matas est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages — pour la plupart difficiles à classer. Il est sans conteste l'un des écrivains espagnols les plus originaux de sa génération, que l'on pourrait qualifier de «writer's writer» (d'écrivain pour écrivains), et tous ses livres sont issus d'autres livres. Des écrivains qui n'écrivent pas, des livres qui tuent leur lecteur, en parfait «malade de littérature», l'écrivain catalan déploie un bric-à-brac de phrases pour petits ou grands initiés.

Et c'est à Paris, dans un cinéma d'art et d'essai où il s'enthousiasme pour un film d'Orson Welles, qu'il reçoit sa propre révélation littéraire: «F for Fake a renforcé ma passion des livres apocryphes, pour les compte rendus de faux livres, le monde des grands imposteurs, celui des hommes qui se font passer pour d'autres...» Faux écrivains, livres inventés, mais passion vraie: son oeuvre à lui, parasite et protéiforme, est un long commentaire ininterrompu sur la vie, l'amour et la mort aperçus à travers la lorgnette de la littérature universelle.

Un jour qu'il croise Beckett dans un café — espèce d'«oiseau noir et solitaire» de ce Paris littéraire —, un passage de Molloy éclaire sa propre démarche: «On n'invente rien, on croit inventer, s'échapper, on ne fait que balbutier sa leçon, des bribes d'un pensum appris et oublié, la vie sans larmes, telle qu'on la pleure. Et puis merde.» Vila-Matas a compris très vite que tout avait été dit et qu'il fallait plutôt explorer sans fin et sans prétention les manières de dire. Cette terrible lucidité, elle s'exprime chez lui au moyen de l'ironie comme filtre permanent, à travers le jeu déréglé et le cabotinage. Et puis merde? Bien entendu. Jubilatoire.