Musique - L'apocalyptique côte Ouest

Des Beach Boys jusqu'à l'avènement du phénomène gangsta rap, Los Angeles est devenue au cours des décennies une véritable Babylone des temps modernes. Il fallait, sans doute, un critique tel Barney Hoskyns pour retracer l'histoire de cette jungle urbaine où l'énergie d'une culture musicale populaire se mêle aux excès les plus troublants. Derrière les illusions du grand rêve américain, Waiting for the Sun dévoile l'envers du décor: le panorama exhaustif d'une ville et sa trame obsédante.

Pour reprendre les mots de James Ellroy dans White Jazz, «LA est maintenant si complètement hors de contrôle que je n'arrive plus à en croire mes yeux». Comment cette ville mythique en est-elle arrivée à ce point de non-retour? Ainsi, plutôt que de s'attarder à un groupe ou à un style dans son dernier ouvrage, Hoskyns pose un regard judicieux sur la musique californienne et ses paradoxes en suivant certaines figures célèbres des cinquante dernières années.

À travers ce fascinant portrait qui atteint les 500 pages, il sera bien sûr question du génie de Brian Wilson, de la noyade de Brian Jones, de la chute de Jim Morrison et de Gram Parsons, de la gloire commerciale des Eagles, mais aussi de la scène punk californienne ou encore du hip-hop noir controversé des rues de South Central.

Loin d'être un fan obnubilé par les vedettes, l'historien anglais analyse avec rigueur les époques et les courants musicaux. Il pointe souvent au bon endroit afin de montrer ce qui causera la perte de cette «ville pop par excellence». Par le biais de nombreuses anecdotes, Hoskyns s'attarde d'ailleurs longuement sur l'impact de la folie destructrice et meurtrière d'un Charles Manson (l'icône taboue ultime) ou l'influence de Carlos Castañeda sur la communauté rock du début des années 70.

L'intérêt de Waiting for the Sun (le titre d'une pièce connue des Doors) dépasse souvent une culture proprement musicale. Derrière une pareille histoire, le collaborateur des magazines Mojo et NME dresse un bilan plutôt sombre de l'Amérique de la seconde moitié du XXe siècle. Il explique comment «la mort de Morrison fut aussi la dernière révérence de cette trinité païenne des morts du rock qui inaugura les années 70. D'abord Hendrix, à Londres; puis Janis Joplin au Landmark Hotel de LA aujourd'hui tristement célèbre; et à présent, à Paris, Mr Mojo Risin' lui-même. Si les gens n'avaient pas reçu le message avec Manson et Altamont, c'était maintenant chose faite. La fête était finie, il était temps de rentrer».

On découvre, par la suite, la manière dont l'industrie (notamment l'esprit insatiable de David Geffen!) perdra le contrôle et cette dégénérescence qui viendra de l'intérieur. Peu à peu, la Babylone se transformera en apocalypse hollywoodienne.

De plus, le dernier chapitre se termine par un entretien révélateur avec Beck. Ainsi, après les cruciaux Lipstick Traces de Greil Marcus de même que Country de Nick Tosches, les Éditions Allia ajoutent désormais un autre titre indispensable à un catalogue déjà fort impressionnant. À découvrir.