Objets: L'homme qui plantait des âmes...

Quel est le lien entre Léonard de Vinci, Millet et un quai de Havre-Aubert? La réponse est limpide: Louis Boudreault, artiste peintre. Ses oeuvres ont pour dénomination Les Envois, assemblages de caissons de couleur que viennent caresser des dessins géants de partances... Explications.

Louis Boudreault est arrivé dans la vie par le vent... Celui des îles de la Madeleine, qui promène les âmes égarées et les rêves des jeunes enfants. Celui qui forge l'instinct, développe les errances ou sublime l'esthétique. Pour la précision des traits, on retrouve un papa tailleur. Pour le sens des contacts, ce sont des magasins généraux en terre madelinienne. Pour les départs et les retours, c'est le quai où viennent s'alanguir des bateaux intrépides, chargés de provisions, à une époque où vouloir un bonbon signifiait pratiquement un cahier des charges venu d'ailleurs.

Puis des études à Paris, à l'École du Louvre... C'est ici que, de jadis à aujourd'hui, les peintres défilent. Des coups de coeur, des passions et des rebutances. Millet, Daumier, Modigliani, OK. Va aussi pour les peintres flamands du XVIIe, mais Louis Boudreault dit refuser la peinture française du XVIIIe. Pour solliciter quelque émoi dans les yeux de Louis Boudreault, il lui faudrait une Vierge à l'enfant de Bellini, Fra Angelico ou Dürer. Pour lui gâcher sa journée, un Magritte est tout indiqué, ou on peut dire préférer Rodco à Dali.

L'homme ne fait pas de compromis. Il adore une ville iranienne, retourne 20 fois à Venise, 15 fois en Grèce, et n'a jamais eu d'atomes crochus avec les identités teutonnes... Tout cela en fait, à Paris, un conseiller en art craint et respecté, aussi bien pour les galeries que pour les privés. Mais à force de donner plus de consultations sur la dénomination des comptes bancaires que sur la pérennité des choix et des acquisitions artistiques, Louis commence à fignoler lui-même son art. Pour son propre regard ou celui de ses amis, là où un atelier boulevard Saint-Germain fait office de refuge de ses esthétiques, de ses recherches, de ses sublimations. Ici, on ne provoque pas, on ne fait partie d'un groupe, on ne parachève pas l'outrance... on dessine. Pas de fard, pas de gribouillage à la mode, il faut de l'élégance.

Les premières critiques sont bonnes, et les autres suivront. Le critique et acheteur d'art est passé de l'autre côté, comme si un critique de théâtre était devenu comédien ou metteur en scène. On parle de peinture littéraire, le dessin comme un roman. Les expos se suivent: à Paris, Menton, Florence, New York, Toronto, Hong-Kong...

De retour au Québec, ses précédentes explorations de la part du conceptuel dans le mouvement réaliste chez Millet et Daumier lui donnent une nouvelle tangente, celle de L'Envoi. Un retour aux racines et une réflexion sur la façon dont on se procurait les couleurs pendant la Renaissance et qui servaient à peindre tous les chefs-d'oeuvre de la peinture occidentale. Léonard lui-même commanda un jour à un marchand génois que, lors de son passage en Inde, un petit pot de jaune l'attendrait. Léonard attendit deux ans ses bouts de pigments ensoleillés.

C'est que la route des couleurs croisait invariablement celle des épices. Les couleurs venaient de l'Inde, du Bengale ou de l'Égypte et arrivaient à bon port occidental. Des parcours insensés de poudres de curcuma, de pourpre byzantine ou d'azurite. Les commandes faites aux peintres comprenaient quelquefois les doses de lapis-lazuli que devaient utiliser ces derniers et à quelles fins.

C'est dans cette mouvance que se tiennent Les Envois. Des caissons de couleur par gradation avec parfois des bouts de laine, de ficelle ou de coton. Y est inscrit seulement le nom du port d'envoi et la couleur. Avec l'envoi, chargé de rêve, se glisse à côté la toile dessinée, là où apparaît un porteur asiatique, un chameau caractériel, un âne à tendance syrienne ou hellénique et des architectures ou des sols d'ambiance.

Que de voyages, que de couleurs, que de peintures à lire... Il y a de la poésie dans le trait, il y a de l'émotion dans la couleur. Ce n'est donc pas par hasard qu'on trouve à l'entrée de l'atelier de Louis Boudreault un extrait des lettres envoyées de Maria Rainer Rilke à un jeune poète qui finit ainsi: «Une oeuvre d'art est bonne quand elle est née d'une nécessité. C'est la nature de son origine qui la juge.»

Descendre dans le solitaire, recueillir le son sans en affecter le sens, recréer la couleur pour une prochaine partance, un prochain envoi...

Jusqu'à très bientôt, Louis expose dans sa propre galerie, lieu de certification depuis des années d'une dizaine d'artistes canadiens.

L'été prochain, il revient au musée des Îles avec de grands dessins inspirés des petites pêches (coques, palourdes, myes). Il y aura des couleurs de filets qu'on répare. Pas d'envois, mais des boîtes à sel et de vieux filets... De la culture apprise à la culture innée.

Entre les dessins, l'homme qui plantait des âmes se souvient et continue son voyage...

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