Le bikini, ce révélateur de luttes féministes

L’usage du maillot de bain, et la baignade en général, a demandé un long apprivoisement dans l’histoire occidentale.
Photo: Archives Agence France-Presse L’usage du maillot de bain, et la baignade en général, a demandé un long apprivoisement dans l’histoire occidentale.

Il dévoile le meilleur comme le pire du corps, du nombril à la peau d’orange sur les cuisses. Il pourrait être un symbole de liberté, pour les femmes en particulier, mais il est plutôt sujet d’angoisses. Avec le remisage du corset et l’avènement du maillot, durant la deuxième moitié du XIXe siècle, est aussi né le règne de la minceur féminine, avec son cortège de nouveaux régimes amincissants et de troubles anorexiques. La vraie liberté, elle, est encore à venir. C’est ce que constate l’essai Les dessous du maillot de bain, de l’historienne française Audrey Millet.

« L’émancipation, elle n’a pas encore eu lieu, dit l’autrice en entrevue. Le corps féminin est toujours montré du doigt, par exemple au sujet de l’avortement, actuellement aux États-Unis ou en Pologne […]. Le corps de la femme a été capitalisé. C’est devenu un instrument du capitalisme, entre les cosmétiques, la pharmacie, et le vêtement. »

Tout récemment, un débat faisait rage à la mairie de Grenoble, en France, où la décision d’autoriser le burkini, autant que les seins nus d’ailleurs, dans les piscines publiques, vient d’être déboutée en cour. « C’était un acte politique », dit Audrey Millet. Pour elle, le maire de Grenoble, Éric Piolle, s’est servi de cette mesure pour « aller chercher des votes ».

Et est-ce à cause de l’omniprésence des égoportraits dans nos vies que la chercheuse a constaté que les femmes étaient moins dénudées sur les plages aujourd’hui qu’en 1990 ? « Il faut arrêter de faire une fixation sur son corps et être bien dans son maillot de bain », dit-elle.

Un long apprivoisement

 

Reste que l’usage du maillot de bain, et la baignade en général, a demandé un long apprivoisement dans l’histoire occidentale. Pour accepter de s’immerger dans l’eau, il a fallu d’abord vaincre ses peurs.

« L’eau, dit-elle, a toujours fait peur. On pensait qu’elle donnait des maladies, qu’elle transmettait des miasmes. Et il fallait savoir nager. Il n’y avait pas de cours de natation. »

Durant le Moyen Âge chrétien, aux antipodes de l’épicurisme romain, « le poids de la luxure pèse trop. Un nouveau rapport à l’eau s’impose, et le corps s’efface », écrit-elle.

C’est avec la Renaissance, et à travers la conquête des océans par la navigation, que le monde occidental s’ouvre lentement à l’idée que la fréquentation de l’eau est envisageable. Ce sont les aristocrates qui y trempent le pied les premiers. Audrey Millet raconte que la duchesse Valentina Visconti, épouse du duc d’Orléans, emportait systématiquement sa baignoire de marbre lorsqu’elle voyageait dans les hôtels particuliers et les châteaux français !

La baignade est d’abord recommandée à des fins médicales. Les femmes qui se baignent pour le plaisir sont considérées comme des prostituées. « Au XVIIe siècle, on utilise déjà des vêtements de bain en lin : des pantalons et des gilets jusqu’aux genoux pour les hommes, et des blouses ou des chemises à manches longues pour les femmes. Ces vêtements s’achètent ou se louent et correspondent à l’idéal de modestie ou de pudeur », écrit Audrey Millet.

D’abord l’aristocratie

Convaincue par les médecins des vertus bienfaisantes de la baignade, l’aristocratie finit par adopter les « machines à bain ». Ces roulottes sur roues, qui peuvent s’avancer dans l’océan, permettent aux baigneurs et aux baigneuses de s’y rendre et de s’y changer, à l’abri des regards. « Tirées par un cheval, les roulottes mènent le baigneur en toute discrétion jusqu’à la mer, écrit-elle. Les marches par lesquelles le baigneur descend dans l’eau sont généralement surmontées d’un auvent, ce qui lui assure de ne pas être vu avant son immersion. » Les plages demeurent non mixtes, et des horaires assurent que femmes et hommes ne se baignent pas en même temps, mais un pas vers la recherche du plaisir est franchi.

En 1907, la nageuse Annette Kellerman est poursuivie à Boston pour indécence parce qu’elle porte un maillot qui dévoile les bras et qui moule le corps, pour nager plus vite. La cour penche finalement en faveur de l’argument sportif.

Graduellement, le bronzage supplante la peau blanche comme indice de beauté dans les classes aisées. Le maillot deux pièces, qui cache le nombril, s’implante graduellement.

Mais c’est Louis Réard, ancien ingénieur automobile devenu fabricant de tricots, qui invente en 1946 le bikini, lui donnant le nom de l’atoll où des essais nucléaires viennent d’avoir lieu. Sitôt produit, sitôt honni. Le bikini « dévoile trop de zones érogènes — le dos, le haut de la cuisse, et, pour la première fois, le nombril — d’un seul coup. [À cette époque], il est donc réservé à une élite très branchée et est décrié partout dans le monde », écrit-elle.

Pourtant, les femmes entre elles ne portent pas de jugement sur le corps de leurs semblables.

 

« Techniquement, on s’en fiche qu’elles aient un bikini, un maillot une pièce ou un paréo, dit-elle. Le problème, c’est que le corps féminin est toujours assailli de lois. On lui dit si elle a droit d’enfanter ou pas, si elle a le droit de s’habiller de telle manière ou pas. » La vraie libération du corps se fait attendre.

Les dessous du maillot de bain. Une autre histoire du corps

Audrey Millet, éditions Les Pérégrines, Paris, 2022, 270 pages.



À voir en vidéo