Mort d'une moraliste obstinée

Elle symbolisait New York comme la statue de la Liberté, les Yankees ou le MoMA.

Intellectuelle pur jus, branchée sur la tradition européenne et la gauche mondiale, auteure de romans à succès, d'essais de chevet et de pamphlets incendiaires, Susan Sontag est décédée hier dans un hôpital new-yorkais. La cause de sa mort n'a pas été confirmée, mais on sait qu'elle combattait une leucémie depuis quelques années.

Auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages traduits dans une trentaine de langues, elle avait reçu en 2000 le National Book Award, l'un des prix littéraires américains les plus prestigieux, pour son roman historique In America (1999), qui n'a pas connu le succès espéré en librairie. Par contre, The Volcano Lover (1992), portant sur les amours torturées de lord Nelson et lady Hamilton, a longtemps figuré sur les listes de best-sellers. Ses essais sur la photographie ont profondément influencé la critique et l'histoire de l'art.

Féministe, passionnée de littérature, elle se décrivait elle-même comme une «moraliste obstinée» et une «fanatique du sérieux». Grande maîtresse du soupçon, elle ne rechignait devant aucune bataille menée au nom de la compassion et de l'intelligence, quitte à forcer le trait et la caricature.

Dans son oeuvre coup-de-poing, la militante et l'intellectuelle avancent en cordée, dans la belle tradition de l'écrivain engagé et du militantisme des années 60. Après les attentats du 11 septembre 2001, elle ose par exemple remettre en cause l'utilisation du mot «lâcheté» pour décrire l'acte terroriste perpétré contre les tours géantes de Manhattan. Elle accuse d'ailleurs les médias et les hommes politiques d'infantiliser l'opinion publique avec des remarques larmoyantes. «Ce n'était pas une attaque "lâche" contre "la civilisation" ou "la liberté" ou "l'humanité" ou "le monde libre", écrit-elle alors, mais une attaque contre la superpuissance autoproclamée du monde.»

Mme Sontag sert une autre leçon de mots et de choses au dévoilement des «exactions» commises par des soldats américains à la prison d'Abou Ghraïb, en Irak. «Il est vraisemblable qu'un grand nombre d'Américains préféreraient penser qu'il est juste de torturer, d'humilier d'autres gens — des gens qui, en tant qu'ennemis potentiels ou suspects, ont perdu tous leurs droits — plutôt que de reconnaître la folie, l'ineptie et l'imposture de l'aventure américaine en Irak», martèle-t-elle en mars dernier dans une autre lettre ouverte reprise partout dans le monde. «En ce qui concerne la torture et l'humiliation sexuelle comme amusement, il semble que peu de gens y soient opposés alors que l'Amérique continue à se transformer en un État de garnison, État dans lequel les patriotes sont ceux qui ont un respect inconditionnel pour la puissance armée et pour la nécessité d'une surveillance intérieure maximum. Le choc et l'effroi sont ce que nos militaires avaient promis aux Irakiens qui résisteraient à leurs libérateurs américains. Choquantes et effroyables sont ces photos montrant au monde ce que les Américains ont livré: un modèle de conduite criminelle en dépit, et au mépris total, des conventions humanitaires internationales.»

Les réactions ne se font pas attendre. Celle qui se déclare farouchement opposée aux politiques de Bush fils reçoit alors des menaces de mort. Des compatriotes réclament même qu'on lui retire la nationalité américaine.

Son engagement n'a jamais fléchi. Dans les années 90, elle milite en faveur des Bosniaques, appelant à une intervention occidentale dans les Balkans, faisant plusieurs voyages à Sarajevo assiégé par les Serbes, où elle participe à la présentation de la pièce Waiting for Godot. En 1968, au plus fort de la campagne de bombardements au Vietnam, la jeune essayiste se rend dans ce pays et en ramène un livre intitulé Voyage à Hanoï (1969), où elle déclare que «la race blanche est le cancer de l'humanité»...

Née en janvier 1933 à New York dans une famille juive d'origine polonaise et lituanienne, cette fille d'un commerçant en fourrures et d'une enseignante décrit sa prime jeunesse comme «une longue peine de prison» dont elle ne s'évade que par les livres. Élève exceptionnelle, elle entre à l'université de Berkeley (Californie) à l'âge de 15 ans. Elle étudie ensuite la philosophie, la littérature et la théologie à Chicago, Harvard et Oxford. À 17 ans, elle se marie avec un sociologue et donne naissance à 19 ans à un fils, David, comme pour faire mentir sa mère qui lui prédit une condamnation au célibat si elle ne quitte pas ses «satanés bouquins».

Le mariage tient une dizaine d'années. Elle entretient ensuite une longue relation avec la photographe Annie Leibovitz, avec laquelle elle publie Women en 1999, un album de portraits célébrant des femmes célèbres, dont le sien.

Susan Sontag publie son premier roman, Le Bienfaiteur, en 1963. L'année suivante, elle fait une entrée fracassante comme essayiste avec Notes on Camp, un texte sur les productions culturelles populaires, de King Kong aux bandes dessinées Flash Gordon, qui impose la remarque «so bad it's good». Dans son essai Against Interpretation, elle déplore la surabondance d'analyses et de commentaires critiques qui désenchantent les oeuvres d'art.

Elle-même ne se gêne pourtant pas pour en rajouter des couches et des masses. Spécialiste mondialement célébrée des images, elle publie On Photography (1977) et Regarding the Pain of Others (2003). Proche d'intellectuels français, elle écrit L'écriture même - À propos de Roland Barthes au début des années 80.

On lui doit aussi quatre documentaires et des mises en scène de théâtre. Susan Sontag joue aussi son propre rôle dans Zelig, de son ami Woody Allen, un autre concentré symbolique de New York...
1 commentaire
  • caroline hentschel - Inscrite 30 décembre 2004 17 h 50

    la mort d'une porte parole

    bonjour
    j espérais trouver au québec plus d'articles sur cette femme exceptionnelle que la france n'en publie à ce jour...
    espérons le monde des livres demain sera plus prolixe

    la culture et la Parole perdent une figure de proue digne et passionnée, intelligente et d'une force juste.

    dans un coulis mondial de discours gluants et convenus, elle tapait juste
    ça ne vous fait pas réagir vous autres?

    merci pour votre journal en ligne
    cordialement
    c.H.