Entre le livre et le Glock

Lyonel Trouillot
Photo: Jacques Grenier Lyonel Trouillot
Et si Haïti parvenait, cette fois-ci, à terrasser ses démons pour de bon. Lyonel Trouillot veut le croire, sans excès idéalisateur, qui démolit d'emblée l'idée que Lavalas, le parti de l'ex-président Aristide renversé le 29 février 2004, continue de former une force majeure de nuisance aux efforts de démocratisation haïtienne devant donner lieu à l'automne 2005 à des élections générales. «Lavalas, c'est un parti qui n'existe même pas, laisse-t-il tomber. Les purs et durs ont été nettement minorisés.»

Il insiste. S'agissant de réconciliation nationale, dit-il en entrevue, «on a tendance à croire que c'est un problème de factions politiques. Mais ce n'est pas du tout le cas. Il y a eu volonté collective de la part de tous les représentants de la vie haïtienne d'entrer en démocratie, car il a semblé à tout ce monde que la dérive totalitaire intégrée par le gouvernement Aristide était la reproduction d'un passé avec lequel le pays voulait rompre».

Du reste, souligne-t-il, c'est avant tout la société civile qui a réclamé le départ d'Aristide. «Ce ne sont pas les politiciens qui ont joué un rôle déterminant. La locomotive, ç'a été les étudiants, les mouvements féministes, les associations de paysans, d'ouvriers... C'est ce qui a fait le caractère populaire du mouvement.» En outre, le fait qu'Aristide ait été ultimement contraint au départ par les États-Unis relève à son avis de «l'anecdote». «Il aurait de toute façon fini par tomber.»

N'empêche, le risque ne demeure-t-il pas que la classe politique, galvanisée par son opposition à Aristide, recommence à brève échéance à s'entre-déchirer? «La pression est forte au sein de la société civile pour que les politiques ne retombent pas dans les bêtises du passé. Je ne crois pas qu'ils aient les moyens de l'ignorer.»

Vue de l'esprit de la part d'un homme très engagé socialement? M. Trouillot, qui a 48 ans, a été l'un des membres les plus actifs du collectif NON qui s'est créé à la fin de 2003 au moment des bouleversements qui provoquèrent le départ d'Aristide. Tout en louanges, l'écrivain Dany Laferrière écrivait à son sujet en novembre qu'il «est assurément, aujourd'hui, l'intellectuel le plus actif en Haïti: il enseigne à l'université, intervient régulièrement dans les journaux, chronique à la radio, organise des rencontres culturelles très fréquentées par les jeunes étudiants, sans cesser d'écrire de la poésie et de publier des romans. Voilà un homme qui ne s'est pas laissé abattre par les difficultés du milieu».

M. Trouillot a accepté, depuis le départ d'Aristide, des responsabilités de directeur de cabinet au ministère de la Culture. Il était récemment de passage à Montréal, à l'occasion d'une conférence internationale organisée par le gouvernement canadien avec la diaspora haïtienne. «On vit un vrai changement. Le drame haïtien tient au fait que chacun, jusqu'à présent, se sentait appartenir à tel ou tel morceau de la société et ne voulait rien savoir des autres. Haïti, pays morcelé... Mais ça change. Le gouvernement, par exemple, est issu d'un véritable consensus.»

Pour lui, «la réconciliation nécessaire et fondamentale en Haïti, elle n'est pas dans le politique, mais dans le social». L'histoire du pays, dit-il, a été une longue perpétuation de mécanismes d'exclusion. Exclusion et mépris de la paysannerie par une «bourgeoisie d'import-export», alors que cette paysannerie «est pourtant le lieu de notre parole fondatrice». Exclusion de la jeunesse des bidonvilles. Négation du créole. Condamnation du vaudou à l'obscurité. «Cela a fini par faire un pays où beaucoup d'Haïtiens en ont conclu qu'il ne leur offrait rien. Ni éducation, ni soins de santé, ni espoir d'une vie meilleure. C'est par ces exclusions qu'on est arrivé à des phénomènes totalitaires de type Duvalier et Aristide.»

L'intellectuel et le romancier

Son Bicentenaire parle de tout cela, encore qu'il est tout sauf un roman politico-sociologique. Plutôt une contre-lecture authentiquement littéraire de la description journalistique et «inadéquate» qu'on fait d'Haïti. L'intellectuel Trouillot et le romancier Trouillot sont deux hommes bien distincts — heureusement. «J'ai eu beaucoup de contacts avec les journalistes venus couvrir les événements, et on avait l'impression qu'ils n'étaient pas désireux de savoir ce qui se passe dans la tête des gens.» Après la chute d'Aristide, tout ce qu'il avait vu et vécu a eu «besoin de sortir». Il a écrit très vite, en deux mois environ. Le résultat a été publié en août dernier.

L'action se déroule sur 120 pages en un avant-midi du début de 2004, alors que Lucien Saint-Hilaire, un jeune étudiant qui lit Spinoza et qui donne des leçons privées à un gamin richard, s'en va à pied se joindre à une manifestation pacifique qui marche sur le Palais national de Port-au-Prince. On sait dès le départ qu'il va mourir.

Il ne s'agit pas moins d'un roman optimiste, dit M. Trouillot, parce que «la mort du personnage principal n'est pas la fin de la marche». Optimiste aussi au sens où l'écrivain veut rendre compte de la «dimension épique» de ce qui s'est passé: «Une épopée de petites gens, d'anonymes, réunis par une volonté collective de marcher malgré la division sociale, la violence des policiers et les bandes de voyous qui leur sont associées.»

Ces bandes de voyous sont incarnées dans le roman par Little Joe, le frère de Lucien, membre d'un gang de rue qui se shoote au crack. Little Joe est amoureux de son pistolet Glock. «Il y a beaucoup de jeunes dans ce cas en Haïti, dit l'écrivain. Ils forment la clientèle du totalitarisme. Une seule certitude pour eux: celle qu'ils n'auront jamais de métier. C'est un désespoir bête qui donne tout de suite dans l'obscurantisme, celui qui consiste à dire qu'il ne faut pas perdre son temps à réfléchir, à essayer de penser tout ça. Le poids de ce désespoir, qui ne débouche que sur des solutions immédiates et individuelles, est encore grand dans la société haïtienne. Le défi, ce sera de trouver auprès de ces jeunes des stratégies de pacification.»

Pays sans parole

Bicentenaire tient d'une main un livre et, de l'autre, un Glock. «Ils ont du mal à s'entendre sur un slogan», dit le narrateur des étudiants qui se dirigent vers le Palais national. C'est que les Haïtiens qui, individuellement, se servent abondamment de la parole, «ont très peu de parole organisée». Dans une autre intervention suivant la parution de son livre, Trouillot écrivait: «Haïti est le pays des grandes actions muettes, qui ne sont pas portées par un langage.»

Étrange et intéressant, affirme-t-il au Devoir, que «la révolution haïtienne soit la plus grande épopée militaire de l'époque et qu'il n'y ait pas d'épopée de la révolution écrite par des Haïtiens».

Un mutisme aux profondes racines historiques: «On oublie trop souvent que ce pays, lieu de la première révolution noire de la modernité, a été condamné à se construire seul. C'est un pays qui s'est bâti sans amis, avec des contradictions internes qui ont donné lieu à un rapt de la révolution par les élites où la paysannerie a été abandonnée à sa pauvreté, à son exil.»

Si la révolution n'était pas acceptable pour le monde occidental en 1804, l'est-elle jamais devenue? «Je ne sais pas. On fait comme si. Pourtant, le discours sur la liberté et l'égalité, le discours de la philosophie des Lumières, a été pris au mot par la révolution, alors que la France et les États-Unis, qui ont été les porteurs de ce discours, sont les deux pays à s'être le plus acharnés à nous nier l'existence pendant les cinquante premières années de l'indépendance.»

Aussi affiche-t-il une certaine perplexité en réponse à une question sur l'engagement de la communauté internationale en Haïti: «Il y a des formes de générosité qui sont trop proches de la charité pour qu'on puisse parler de relations d'égalité.»

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- Bicentenaire, Lyonel Trouillot, Actes Sud/Leméac, Arles, 2004, 122 pages.