Thriller - Judas, le bien-aimé

La tranquille petite ville de Pretoria, dans le New Jersey, est secouée depuis quelques mois par une série de meurtres commis par un récidiviste faisant preuve d'une rare cruauté. Après avoir violé, tailladé et torturé ses victimes, il les éviscère puis les recoud. Chaque fois, il laisse sur leur cadavre un signe distinctif, une signature qui s'apparente à un ¸ (pi) souligné.

Défiant la police, le meurtrier, Vincent Tindo, un brillant et richissime informaticien mais surtout un prodige sans pareil dans l'art de filer sans laisser de traces, attire dans un guet-apens l'inspecteur John Matthews, du FBI, profileur spécialiste ès serial killers. Question de corser la traque et de s'amuser un peu au jeu du chat et de la souris, il se dévoile juste assez pour que Matthews soit en mesure de le reconnaître, sans toutefois lui donner les preuves nécessaires pour le coffrer. L'affaire, déjà pas simple, prend un tournant personnel quand le tueur s'en prend à l'ex-femme de Matthews, ce qui oblige le FBI à le laisser sur la touche.

Au bout de quelques semaines, un collègue le rappelle in extremis; Tindo menace de tuer la fille et la femme dudit collègue si l'inspecteur Matthews ne reprend pas du service. Notre tueur sait ce qu'il veut et il entend montrer que c'est lui qui tire les ficelles. Le récit, jusqu'alors essentiellement policier, verse dès lors dans le fantastique religieux, où se côtoient allègrement l'apocalyptique et l'antéchristique sur fond de Deep South américain.

Cette énième histoire de tueur récidiviste n'est pas sans son lot de clichés (un tueur démentiellement intelligent qui s'amuse à défier les flics, des extraits de musique heavy metal satanique, etc.), d'invraisemblances (des policiers d'expérience qui traquent un mec dans un resto mais oublient de surveiller la porte arrière, une trame temporelle confuse) et de lieux communs (le combat entre les forces du Bien et du Mal au coeur de l'Amérique profonde), qui sont autant de pièges inhérents à un premier roman. Et les deux auteurs ne parviennent pas à s'extirper suffisamment de leurs modèles — ça hume indéniablement les Stephen King, Dean Koons, Angel Heart et autres X-Files — pour cheminer dans leur voie, leur style propre. Les personnages et l'intrigue sont par trop «paroxystiques» pour que tout ça soit crédible; tout est, dans cette histoire, truffé de superlatifs au point d'en devenir banal. À trop vouloir en mettre, il arrive qu'on gâche la sauce.

Un talent de conteur

Nonobstant ces «péchés de jeunesse», qu'une bonne direction littéraire corrigerait assez facilement — on aimerait savoir pourquoi le duo a choisi cet éditeur qui n'a pas de collection de littérature de genre et qui n'est pas reconnu dans ce domaine, sinon pour quelques rares auteurs en traduction — force est de constater que ces deux Québécois ont un certain talent de conteur et qu'ils parviennent à instaurer et à maintenir un climat, une tension et un rythme efficaces. On se demande aussi pourquoi l'éditeur a tablé sur un premier roman pour sa rentrée littéraire de l'automne, créant par le fait même des attentes démesurées et une pression inutile qui risquent de tuer dans l'oeuf des auteurs qui ont besoin d'espace et de temps pour trouver leur créneau. Du potentiel, certes, mais encore trop vert et mal aiguillonné. Bon joueur, on attendra la suite pour juger.