Littérature étrangère - L'invention d'une littérature

Lorsque Derek Walcott obtint le prix Nobel en 1992 (après Saint-John Perse, en 1960, un autre poète antillais), rares étaient ceux qui connaissaient son nom. Joseph Brodsky jugea pourtant qu'il était alors «le meilleur poète de langue anglaise».

Celui qui fit ses débuts de poète à l'âge de 18 ans, lors de la publication de 25 Poems (1948), ne fut cependant reconnu qu'à partir de la publication, en 1962, de son recueil de poésie intitulé In a Green Night. En 1959, il a fondé le Trinidad Theatre Workshop — qu'il évoque ici en ces mots: «un théâtre d'Armée du salut pour semi-analphabètes, ambitieux, frustrés, dirigé par un metteur en scène [lui-même] ayant attrapé un "complexe de Christ"» — auquel il fournit près de vingt pièces de théâtre. Poète, dramaturge, essayiste, Derek Walcott enseigne la littérature à l'université de Boston, où il occupe la chaire de littérature anglaise.

Un souffle épique

«Quand le crépuscule illumine, comme un rai d'ambre sur une scène de théâtre, ces misérables cahutes de bois et de ferraille rouillée qui encerclent nos villes, une tristesse théâtrale s'en dégage, car cette clarté, comme autrefois, dans l'enfance, le nimbe d'une lampe à pétrole, donne le signal du retour. La lumière, dans nos villes, conserve un rythme encore bucolique, et les dernières voitures qui rentrent semblent fuir les ténèbres qui montent des marigots des faubourgs, ou de la forêt voilée de pluie silencieuse.» Ainsi commence le premier texte de cette série de cinq essais qui s'échelonnent de 1970 à 1997. Essentiellement, au-delà de son exploration de la littérature et de l'histoire de ces descendants d'esclaves qui composent la majorité de la population antillaise — comme lui-même l'est par sa mère — Derek Walcott nous parle de son peuple, en butte à cette lutte contradictoire entre «l'esprit qui se voulait blanc et le corps qui était noir», mais avec un amour si grand, une plume si belle qu'en quelques mots il arrive à faire surgir la poésie au coeur même de cette misère pour la transfigurer et lui redonner sa noblesse: «[...] sur le village de pêcheurs, aux rues nues et décolorées, où tous les passants paraissaient givrés d'un sel de désespérance.» Des phrases comme celles-ci, il y en a beaucoup. Son parcours d'écrivain, qu'il relate en de nombreux passages, s'est souvent heurté à la difficulté de réinventer la langue de son île (Sainte-Lucie) en lui donnant une ampleur qu'elle ne pouvait atteindre en demeurant purement créole. «Il ne pouvait sortir de son assujettissement qu'en élaborant une langue qui aille au-delà de l'imitation, un dialecte doué du pouvoir de la révélation par l'invention de noms nouveaux pour les choses, un dialecte qui détermine son inflexion propre [...]. La seule manière de recréer cette langue, c'était de participer de la torture de son articulation.» Le dernier texte qui compose ce recueil est un vibrant hommage rendu au roman de Patrick Chamoiseau, Texaco, dont il loue la langue et les personnages, si vrais qu'ils deviennent des êtres qu'on peut presque toucher.

Rappelons en dernier lieu, pour le plaisir de l'entendre à nouveau, comment, lors de la réception de son prix Nobel, Walcott célébra la culture métissée des Antilles: «Cassez un vase: l'amour qui en assemble à nouveau les morceaux est plus fort que l'amour qui, lorsqu'il était entier, considérait sa perfection symétrique comme allant de soi. La colle qui en rejoint les morceaux en scelle la forme originale. C'est cet amour-là qui rassemble nos fragments africains et asiatiques, ces legs tout fendus dont la restauration révèle les cicatrices blanchies.» Un grand auteur, à lire absolument.

Café Martinique

Derek Walcott

Traduction de l'anglais

par Béatrice Dunner

Éditions du Rocher,

coll. «Anatolia», 2004, 153 pages