Bande dessinée - Le dernier voyage de Peter Pan

L'auteur de bande dessinée Régis Loisel se sent, par les temps qui courent, comme un voyageur qui vient de poser ses bagages après un long périple. Pas un Montréal-Chicoutimi en Firefly. Mais plutôt 14 années de vie passées à renouveler le mythe de Peter Pan. Rien de moins. Une aventure tout en vignettes et en phylactères qui vient de prendre fin il y a quelques semaines à peine avec la publication du sixième et ultime tome de cette série à succès intitulé Destins (Éditions Vents d'Ouest).

La boucle est bouclée. Et le bédéiste — «Je déteste ce terme, dit-il. Ça sonne comme communiste ou véliplanchiste. C'est une famille de mot à la con!» —, qui descend désormais au terminus de cette «hexalogie», est soulagé.

«Je ne le dis pas trop fort par contre, a-t-il expliqué cette semaine en entrevue au Devoir, car les gens pourraient penser que j'ai bâclé mon boulot parce que j'en avais marre après 14 ans.»

Passer de l'autre côté de la couverture cartonnée de ce dernier chapitre suffit toutefois à se convaincre du contraire. Après Londres, Opikanoba, Tempête, Mains rouges et Crochet, Peter Pan y poursuit encore et toujours son envolée vers son destin. Dans son monde imaginaire, aux côtés d'une fée Clochette callipyge, d'un capitaine Crochet sombre et, cette fois-ci, d'une photo de femme que ses amis orphelins se transmettent pour mieux rêver.

Les ingrédients sont connus. Et la tragédie de l'enfance, de même que les carences d'amour ou les sentiments torturés reviennent de nouveau hanter les protagonistes «très librement inspirés», peut-on lire en introduction, des personnages de James Matthew Barrie. Le tout dans une logique implacable enchâssée dans un découpage efficace scellé, lui, sur papier par l'auteur dans son scénario final un «17 juin 1997», se rappelle-t-il avec précision, comme s'il avait arrêté de fumer au même moment!

«Ce n'est pas une histoire anodine, dit Loisel, qui a, depuis trois ans, déménagé ses pénates à Montréal. Peter Pan est un personnage qui reflète un certain malaise de l'enfance et même de la vie adulte. J'ai essayé autant que possible de mettre de l'émotion dans ces petits personnages, mais ce n'est pas toujours facile en bédé, parce qu'on travaille sur du papier.»

L'objectif semble toutefois avoir été atteint, comme en témoigne l'engouement suscité par cette série distillée au fil des ans depuis 1990. Deux cent mille exemplaires par chapitre en moyenne, des traductions en coréen, en portugais, en italien... le Peter Pan imaginé par Loisel fait mouche. «Sans doute parce que c'est un mythe qui se renouvelle de génération en génération», souligne-t-il.

N'empêche, après 14 ans, la séparation entre le nouveau père et ce pauvre enfant risque d'être délicate à amorcer. Mais Loisel ne se fait pas de mauvais sang pour autant. «Je suis content de me retrouver aujourd'hui devant rien, comme il y a 25 ans, lorsque j'ai débuté dans le monde de la bande dessinée», explique-t-il lorsqu'on s'inquiète pour lui. «Je suis neuf.»

Neuf, mais aussi doué d'un nouveau talent, pourrait-il ajouter, puisqu'il arrive désormais à bien dessiner les pieds de ses personnages, jusque-là subtilement dissimulés par des stratégies de cadrage. «C'est à Montréal que je me suis perfectionné, raconte Loisel, qui n'a jamais caché par contre sa podophobie. Tous les mercredis soir, j'organise des séances de modèle à dessiner. Des pieds, il a fallu que j'en dessine beaucoup. D'ailleurs, ceux de Clochette dans Destins sont inspirés des pieds de mon coloc d'atelier.»

Pas de doute donc, la technique a été assimilée. Et elle devrait être de nouveau éprouvée dans la nouvelle aventure que le bédéiste aimerait bien faire vivre sur papier dans les prochaines années: une histoire d'amour, sur l'eau, avec des bateaux rouillés. «C'est une vieille histoire à laquelle je pense depuis longtemps», résume-t-il. Sans en dire plus.

Le Devoir