Pas une marque de yogourt

Cet essai de Maggie Nelson a le défaut de ses qualités : nourrissant, dense, fouillé, mais la lecture est aride, par moments ardue… «De la liberté» demande au lecteur concentration et temps, un réel investissement.
Photo: Ton Atwood Cet essai de Maggie Nelson a le défaut de ses qualités : nourrissant, dense, fouillé, mais la lecture est aride, par moments ardue… «De la liberté» demande au lecteur concentration et temps, un réel investissement.

Depuis quelques années, Maggie Nelson s’impose avec un style qui entrelace théorie littéraire, culture populaire et intimité. En publiant des livres qui invitent à réfléchir en tenant compte des rapports de pouvoir et de privilège, l’écrivaine californienne a mis le doigt sur quelque chose qui flotte dans l’air du temps.

Si bien qu’en deux décennies, elle est devenue une véritable icône de la pensée, rock star de l’essai hybride. Parce que ses livres ont un certain pouvoir transformateur, et qu’ils sont des espaces sécuritaires où réfléchir et se réinventer est permis, chaque parution est attendue.

En se lançant dans le volumineux et exigeant De la liberté. Quatre chants sur le soin et la contrainte, l’écrivaine projetait de fouiller la notion de liberté. L’ouvrage a été écrit sur une longue période — du début de l’ère Trump au cœur battant de la pandémie —, des années durant lesquelles la définition du mot a adopté une multitude de sens. Des camps que tout oppose se le sont approprié pour mieux imposer leurs vues. Mais écrire sur la liberté, c’est aussi écrire sur le soin et le souci bienveillant des autres, a vite réalisé Nelson. Cela « implique également d’écrire sur le temps », révèle-t-elle en introduction.

Vaste programme dont le but est de trouver « d’autres manières d’être », une réflexion qu’elle déploie à travers quatre axes — l’art, le sexe, la drogue et le climat — qu’elle nomme« chants », puisqu’y sont convoquées les voix d’autres penseurs. Elle les cite et les fréquente abondamment ; cela lui permet — à nous aussi — d’étayer son propre point de vue, de distinguer sa voix dans la symphonie. Aucun angle mort ne sera oublié.

Douloureux paradoxes

 

Cet essai a le défaut de ses qualités : nourrissant, dense, fouillé, mais la lecture est aride, par moments ardue… De la liberté demande au lecteur concentration et temps, un réel investissement. Aussi on s’ennuie, par moments, de la poésie organique, des pensées vagabondes et papillonnantes de Bleuets (2019).

Il sera question au passage de la valeur du care en art et des limites de cette posture, de morale en regard de la représentation de la violence en arts, de la nécessité pour le créateur de développer la capacité à défendre son travail.

Elle aborde, en second chant, l’héritage complexe de la libération sexuelle, examine les permissions devenues injonctions. Explore ensuite la recherche d’un espace de liberté à travers la consommation de drogues et les récits de dépendance. Jamais elle ne tombe dans l’évidence, et va jusqu’à considérer l’idée selon laquelle « toucher le fond » peut ouvrir un espace de liberté puisqu’il n’y a, rendu là, plus rien à perdre.

Le chant le plus réussi est le dernier, consacré au climat. « Entre les wagons » invite à repenser la liberté dans le contexte actuel du réchauffement de la planète. Nelson déterre tous les douloureux paradoxes et remet en question nos réflexes… La préservation du genre humain doit-elle demeurer l’objectif, coûte que coûte, quitte à ce que se poursuive, de façon accélérée, l’œuvre de destruction entamée avec la naissance de l’industrie pétrolière moderne ?

Pour celles et ceux qui ont envie de « penser à voix haute avec les autres […], de se laisser interpénétrer et transformer tout en préservant sa capacité à nuancer et maintenir sa position. Il ne s’agit pas d’être d’accord, mais de ne pas renoncer aux autres ».

De la liberté Quatre chants sur le soin et la contrainte

★★★

Maggie Nelson, traduit de l’anglais par Violaine Huisman, Éditions du sous-sol, Paris, 2022, 410 pages

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