«Les choix de Marie»: la bonté, ce choix extrême

Nathalie Babin-Gagnon lance son cinquième roman, «Les choix de Marie».
Photo: Adil Boukind Le Devoir Nathalie Babin-Gagnon lance son cinquième roman, «Les choix de Marie».

En parcourant le cinquième roman de Nathalie Babin-Gagnon, Les choix de Marie, on ne peut éviter d’y voir, à plusieurs égards, l’influence de l’écrivaine Elena Ferrante et de ses amies prodigieuses. On n’y trouve ni les thématiques, ni la dimension politique, ni le même souffle narratif ; on y décèle toutefois une volonté semblable de témoigner d’une époque et des drames et colères qui la constituent à travers l’amitié unissant deux femmes que tout oppose, destinées à naviguer entre les joies, les tragédies et les surprises de l’existence main dans la main.

« Elena Ferrante agit comme une musique de fond dans mon roman, indique l’autrice, jointe par Le Devoir. Je cherche à m’imprégner de son intelligence, à émuler sa capacité à mettre le récit au-devant de la forme, à mener une histoire grandiose du début à la fin. Les hommes ne craignent pas de nommer leurs inspirations. Ferrante le dit elle-même : il est temps de créer une généalogie, une sororité de femmes qui s’inspirent les unes les autres. »

Comme la romancière italienne, Nathalie Babin-Gagnon part de l’intime — le passage de l’enfance à l’âge adulte — pour témoigner de quelque chose de plus grand ; ici, la guerre — celle qu’on regarde de loin — et qui nous contraint de choisir un camp : celui de l’impuissance ou de l’action.

Adolescente à Val-d’Or, Lauréanne est empêtrée dans une relation sans attrait avec un homme plus vieux qui lui assure mariage, enfants, confort et ennui total. Ce peu d’attrait n’est rien en comparaison à ce qu’elle vit au quotidien chez ses parents. Puis, Lauréanne rencontre Marie. Son destin jusqu’alors convenu bascule.

Ambitieuse et généreuse, Marie la pousse à exceller en classe pour qu’elles puissent ensemble aller au cégep, puis à l’université à Montréal, pour étudier la médecine et le droit, goûter à la liberté, aimer, rire, voir et vivre grand. Peu de temps après leur arrivée, Marie fait un choix qui bousculera leur plan : garder l’enfant qui grandit en elle, né d’une relation éphémère et sordide.

Je trouve intéressant de montrer que des événements historiques peuvent nous marquer
à vie, transformer notre relation avec le monde et notre regard sur les autres, sur ce qui nous est étranger. À travers les réflexions des personnages de fiction, on peut interroger nos propres expériences et ressentis.

 

Dès ses premiers babillements, la petite Loutfia bouleverse les convictions, les aspirations et les relations des deux femmes qui l’élèvent. Enfant, elle se révélera intelligente, attachante et d’une curiosité insatiable. Adolescente, elle sera obstinée, catégorique, engagée dans des causes plus grandes qu’elle. Cette dévotion et cette haine de l’injustice la mèneront sur des chemins périlleux, dans des camps de réfugiés aux abords de la Syrie, puis entre les griffes des combattants du groupe État islamique.

À Montréal, les deux amies assistent, mortifiées, à la violence, à la terreur, à l’inconnu… Jusqu’à ce que Marie, encore une fois, impose à Lauréanne une autre décision irrémédiable…

Extrême altruisme

 

Le personnage de Loutfia est inspiré de Kayla Mueller, une travailleuse humanitaire américaine enlevée à Alep, en 2013, alors qu’elle quittait un hôpital de Médecins sans frontières. « J’ai commencé le roman le lendemain de l’élection de Trump. L’incertitude ambiante m’a rappelé cette histoire marquante. Dans toute la laideur et la cruauté du monde, cette femme inspirante a choisi le don de soi », souligne l’écrivaine.

Ce don de soi et ce total dévouement à autrui fascinent Nathalie Babin-Gagnon depuis de nombreuses années. Il est vrai que renoncer à ses propres intérêts, à son confort ou à sa liberté est un phénomène d’une rare occurrence dans nos sociétés modernes. « Les personnages altruistes retiennent toujours mon attention au cinéma et en littérature — je pense au film Breaking the Waves, de Lars von Trier (1996), où une femme fait le don de son corps pour sauver l’homme qu’elle aime, ou encore à Amen, de Costa-Gavras (2002), où un homme se rend dans les camps de concentration, lors de la Shoah, pour témoigner des atrocités. Je voulais creuser sous l’enveloppe de ces héros qui choisissent le sacrifice ultime. C’est un extrême qui me paraissait plus intéressant que la radicalisation. »

Avec la volonté de complexifier ses trois protagonistes — toutes foncièrement bonnes —, l’écrivaine en fait des baromètres de la société dans laquelle elles évoluent et de ses contradictions, notamment en accentuant leurs préjugés ainsi que leurs réactions lors de moments de rupture et de peurs collectives.

À travers elles, la romancière revisite les moments historiques et politiques constitutifs des nations québécoise et occidentale, parmi lesquels figurent l’effondrement des tours du World Trade Center, la tuerie à Polytechnique, la grève étudiante de 2012 ainsi que l’accueil de réfugiés syriens et l’adoption de la loi 21 sur l’interdiction du port de signes religieux. « Je trouve intéressant de montrer que des événements historiques peuvent nous marquer à vie, transformer notre relation avec le monde et notre regard sur les autres, sur ce qui nous est étranger. À travers les réflexions des personnages de fiction, on peut interroger nos propres expériences et ressentis. »

Avec ce cinquième roman, Nathalie Babin-Gagnon fait le pari de l’accueil et de la tolérance, envers soi, envers ce qu’on ne connaît pas, mais aussi envers ceux qui nous sont les plus chers, dont on oublie souvent de percevoir la complexité, la bienveillance et l’amour.


Les choix de Marie

Nathalie Babin-Gagnon, Libre expression, Montréal, 2022, 296 pages

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