Lectures pour la fin des classes

Une planche de l’album «Et le ciel se voila de fureur», page 355
 
Photo: ​Taï-Marc Le Thanh Une planche de l’album «Et le ciel se voila de fureur», page 355
 

Il y a bien eu quelques jours sombres et froids où la lumière nous a paru plus loin qu’elle ne l’était, mais sa chaleur embrase désormais la province et, avec elle, les êtres qui la peuplent. De retour, les oiseaux sifflent un air de fête, les arbres se reconnaissent par leurs fleurs à la boutonnière et, dans le lointain, on peut presque l’entendre : la cloche de la dernière classe avant les vacances. Afin de mettre la table à un été de lectures, voici quelques titres.

Injustice manifeste

 

On dit parfois — pour se rassurer peut-être — qu’il faut beaucoup de temps pour changer les mentalités et, dans l’élan, faire évoluer le monde. Le roman de Catherine Cuenca, Nos corps jugés, nous transporte en 1978, dans le quotidien de Myriam, jeune adulte victime de viol qui, traumatisée, se trouve rejetée par ses parents et sa meilleure amie, incapables de reconnaître le crime dont elle est victime. Isolée, trahie, elle cherche à ravaler son désarroi, jusqu’à se sentir coupable. Le retentissant procès d’Aix, qualifié de « procès du viol » par Gisèle Halimi, lui donnera cependant le courage d’entamer des poursuites judiciaires et, ainsi, de reprendre sa souveraineté.

Roman pédagogique et nécessaire, Nos corps jugés met en lumière le troublant vertige d’une victime de viol et le pénible chemin qu’elle doit emprunter pour obtenir justice. On en ressort ébranlé, habité d’une volonté renouvelée de faire accélérer la marche du monde.

Des tessons de toi sur la route

 

La narratrice de La pluie des autres, premier recueil jeunesse de la poète Daphné B., ne mène pas une existence tranquille : « un soir, ma mère me frappe // elle appelle ça / perdre patience ». Pourtant, ce n’est pas tant sa propre misère qui la tourmente que celle des autres : « moi dans mon lit je ne suis pas triste / c’est la pluie des autres / qui vient me mouiller ». Profondément habitée par la nécessité d’aider les autres, voire de les sauver, elle développe une amitié complexe avec une voisine, Alejandra, atteinte d’un trouble alimentaire qui l’efface peu à peu du monde. Leur relation se nourrit de moments précieux, mais comment ne pas céder au vertige, quand la mort rôde : « peut-être que l’amour c’est faire attention / aux choses qui se brisent / en ratant toujours un peu son coup ». Une langue déliée, truffée d’images percutantes et magnifiques, qui nous permet de considérer les frontières poreuses de l’amour, du mal-être et du soin. Vibrant.

Stephen King en voiture

 

Une morne banlieue américaine. Un préadolescent en quête d’histoires à raconter. Mais surtout : une autoroute, sur laquelle se trouve une halte routière abandonnée, et une voiture, couverte de boue, qui semble endétresse. La mise en place de Mile 81, roman de Stephen King récemment traduit en France, ne manque pas sa cible. Contre l’indifférence générale se distinguent quelques bonnes âmes qui bifurquent de leur parcours pour venir prêter secours au mystérieux conducteur du bolide souillé. Et, ainsi, une voiture à la fois, la tension croît et le grand rêve américain perd de son lustre. Avec ce court roman, Stephen King exploite quelques-unes des valeurs chères au grand mythe états-unien — la liberté, la religion et l’automobile —, distillant un peu d’inquiétante étrangeté pour y foutre le bazar. La mécanique du récit se répète un peu, mais on ne s’ennuie pas.

Je déteste les moustiques, mais…

★★★

Texte de Mireille Messier et illustrations de Catherine Petit, Éditions de l’Isatis, Montréal, 2022, 24 pages. À partir de 2 ans.

Les moustiques se laissent aimer

L’été est à nos portes, avec ses promesses de pique-nique, de camping et de baignade. Comme chaque année, les moustiques n’attendent que nous pour se joindre à la fête. Ce grand mal-aimé de la nature retrouve ses lettres de noblesse dans Je déteste les moustiques, mais…, de Mireille Messier et Catherine Petit, où leur apport à la biodiversité est enfin reconnu. Pollinisateurs des arbres fruitiers, mais aussi régal des oiseaux, grenouilles et chauve-souris, les moustiques se laissent aimer dans ce documentaire humoristique et pertinent.

Le temps est une fleur

★★★ ​1/2

Julie Morstad, traduction de Fanny Britt, La Pastèque, Montréal, 2022, 48 pages. À partir de 6 ans.

Précieux, comme le temps

​Le temps nous paraît rigide, régi par l’imparable tic-tac de l’horloge, mais c’est aussi une abstraction. Le temps est une fleur, de Julie Morstad, tente de familiariser les plus jeunes à ce concept difficile à saisir, le déclinant de diverses façons. Jonglant entre le tangible et l’abstrait, Julie Morstad représente le passage du temps, nous invitant dans la grande danse de la vie. Après tout, le temps qui passe, c’est un espace pour vivre des expériences, observer le monde dans ses transformations et faire revivre la mémoire de nos précieux souvenirs. Précieux, comme le temps.

Et le ciel se voila de fureur

★★★

Taï-Marc Le Thanh, École des loisirs, Paris, 2022, 380 pages. À partir de 13 ans.

Le rêve d’un  nouveau monde

​Depuis longtemps, les États-Unis exercent une fascination sur le reste du monde. Bien avant d’être une puissance mondiale, ce territoire, aussi vaste et dangereux qu’une promesse de nouveau monde, faisait l’envie de plusieurs. Le genre du western, encore si populaire, ne manque pas de faire revivre la nostalgie de cette époque révolue. Et le ciel se voila de fureur, de Taï-Marc Le Thanh, campe son histoire dans ce Far West à la fois hostile et magnifique. On y suit les pérégrinations de six orphelins — cinq filles et un garçon aveugle —, réunis par Hidalgo, qui les a recueillis en jurant de ne jamais les abandonner : « Je rêve de ce monde nouveau. Pour que mes enfants puissent y bâtir leur utopie. » Une rocambolesque traversée du territoire portée par des descriptions immersives et beaucoup — trop ? — d’action.

Nos corps jugés

★★★★

Catherine Cuenca, Talents hauts, Vincennes, 2022, 240 pages. À partir de 12 ans.

La pluie des autres

★★★★

Daphné B., La courte échelle, Montréal, 2022, 104 pages. À partir de 13 ans.

Mile 81

★★★

Stephen King, Albin Michel, Paris, 2022, 132 pages. À partir de 13 ans.



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