«Traitements-chocs et tartelettes»: des experts se prononcent sur la gestion de la pandémie

Josiane Cossette et Julien Simard, codirecteurs du livre publié aux éditions Somme toute
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Josiane Cossette et Julien Simard, codirecteurs du livre publié aux éditions Somme toute

Le 3 décembre 2020, en entrevue au magazine L’Actualité, le premier ministre du Québec, François Legault, hausse les épaules lorsque le journaliste Alec Castonguay lui demande s’il considère avoir commis des erreurs dans la gestion de la pandémie de COVID-19. « Non, je n’en vois pas », répond-il alors.

Depuis, le bilan — déjà loin d’être réjouissant — continue de s’alourdir. À la fin avril, le Québec est devenu la première province canadienne à atteindre le plateau des 15 000 morts liés à la COVID-19, ce qui la classe au deuxième rang pour le taux de décès parmi les pays occidentaux.

« On a tout de suite su qu’il faudrait faire un livre qui serait un contre-discours pérenne à l’histoire que le gouvernement nous raconte sur sa propre gestion », indique Josiane Cossette, codirectrice du collectif Traitements-chocs et tartelettes, un bilan critique réunissant les textes d’intervenants de différentes pratiques et disciplines, dont l’anthropologie médicale, l’éducation, la sociologie, le travail social, le journalisme et la science politique.

Pour mettre en lumière ce que le gouvernement caquiste souhaite effacer de son bilan, l’ouvrage s’intéresse à la réalité de certains sous-groupes de la population, délaissés et particulièrement affectés par la pandémie, comme les femmes, les personnes en situation de pauvreté, les personnes racisées et les Autochtones, en plus d’offrir une incursion coup-de-poing dans les rouages et les défaillances de notre système de santé.

Il démontre aussi la propension de François Legault et de son équipe à nager à contre-courant du discours scientifique, notamment dans ses décisions concernant les écoles, le couvre-feu et la transmission aérienne.

« On a assisté carrément à la création d’un discours sur une réalité “alternative”, souligne Julien Simard, codirecteur de l’essai et chercheur postdoctoral à l’École du travail social de McGill. On ne discute pas du même monde empirique. On le voit aussi avec le troisième lien. Même si tous les experts sont contre, Benoit Charette disait encore il y a quelques jours que le projet aurait peu d’impact sur l’environnement et l’étalement urbain. Comme avec la pandémie, ils sont dans un scénario inventé qui n’a qu’un objectif, les maintenir au pouvoir. »

Dans cette réalité parallèle, la propagation par aérosols, qui a notamment causé une explosion des cas dans les écoles, serait « possible », mais « peu probable au-delà de quelques mètres », selon un rapport publié par l’Institut national de santé publique du Québec : une affirmation démentie par plusieurs épidémiologistes et experts en santé publique, de même que par l’Organisation mondiale de la santé.

« Le déni des aérosols, c’est le mortier qui fait tenir l’édifice de mensonges des autorités », précise Josiane Cossette. « C’est comme le jeu Jenga. Ils ne peuvent plus enlever ce morceau ou reculer sans que tout s’écroule », poursuit Julien Simard. « Ce mode de gestion, qui est tout sauf transparent, a créé une brèche dans laquelle les complotistes se sont avancés, et qui a causé beaucoup de confusion pour monsieur et madame Tout-le-Monde, qui ne savent pas quels comportements adopter et quels sont les risques réels », conclut la codirectrice de l’ouvrage.

Exacerber les inégalités

 

Selon les auteurs, la pandémie a également révélé au grand jour la violence inhérente à nos sociétés, en renforçant les conséquences des profondes inégalités socio-économiques, raciales et de genres qui la sous-tendent. Des problèmes que le gouvernement Legault essayait depuis longtemps de balayer sous le tapis — comme le racisme systémique, la pénurie de places en garderies, la crise du logement, la vétusté des écoles, les conditions de travail déplorables des travailleurs essentiels et la gestion économique du système de santé — ont tous été exacerbés.

À Montréal-Nord, par exemple, où le taux de décès est 30 % plus élevé que dans le reste du Québec, on remarque une accumulation de ces cas de figure. « On y compte beaucoup de personnes issues de l’immigration, dont certaines ont des statuts irréguliers, ainsi qu’une grande précarité. On y trouve un certain nombre de préposés aux bénéficiaires et d’autres travailleurs essentiels. Ces individus vivent souvent à plusieurs dans de petits appartements. Ils ne peuvent se permettre de manquer le travail, même si les conditions dans lesquelles ils doivent travailler sont dangereuses. Ce sont des réalités différentes de celle dans laquelle évolue M. Legault et les gens pour qui ils gouvernent », rappelle Josiane Cossette.

Le gouvernement caquiste a instauré les consignes les plus sévères en Amérique du Nord — couvre-feu, fermeture des commerces non essentiels et des écoles, abandon des activités sportives et culturelles — rappelant à plusieurs reprises qu’elles avaient contribué à réduire le nombre de décès. « Qu’est-ce que j’aurais pu faire de plus, étant donné que nous avons été les plus prudents ? » a notamment affirmé M. Legault, en entrevue au Journal de Montréal.

« Ces mesures d’une grande violence étaient peut-être les plus sévères, mais elles n’étaient pas les plus efficaces. Ces dernières auraient exigé beaucoup d’argent, des investissements dans les systèmes de ventilation et les infrastructures. Si tous les lieux publics avaient été adéquatement gérés, on aurait pu préserver les liens sociaux sans se contaminer. À la place, le gouvernement a décidé de faire peser le poids du succès ou de l’échec de sa gestion sur les individus », ajoute la codirectrice.

« Cette approche est pratique pour les autorités, car elle les exonère de toute action structurelle. Chaque individu est responsable de sa propre santé. On oblitère complètement les inégalités sociales, environnementales et économiques », souligne Julien Simard.

Sixième vague ou pas, la stratégie politique de M. Legault et de son équipe semble fonctionner. En cette année électorale, la Coalition avenir Québec trône toujours au sommet des intentions de vote, récoltant plus de 40 % des appuis.

« Cette autogestion est somme toute bien acceptée socialement, car la plupart des gens sont prêts à vivre avec le virus, termine Josiane Cossette. Pendant ce temps, notre voisin meurt avec le virus. On perd complètement notre sens de l’empathie. On ne commémore même plus les décès. Legault, en pleine campagne électorale, évite d’être associé à la pandémie et d’en parler, sauf si c’est pour annoncer des investissements. C’est déplorable. »

Traitements-chocs et tartelettes. Bilan critique de la gestion de la COVID-19 au Québec

Sous la direction de Josiane Cossette et de Julien Simard, Somme toute, Montréal, 2022, 296 pages



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