«Un arc de grand cercle»: les fantômes de l’Antarctique

L'écrivain, chirurgien et traducteur Mateusz Janiszewski s’expose à l’Histoire et aux éléments dans «Un arc de grand cercle».
Photo: Monika Zuberek L'écrivain, chirurgien et traducteur Mateusz Janiszewski s’expose à l’Histoire et aux éléments dans «Un arc de grand cercle».

« Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du sud », disait Cendrars dans La prose du Transsibérien.

Une plainte qu’a peut-être entendue Mateusz Janiszewski à l’heure de prendre le large à son tour. Cet écrivain, chirurgien et traducteur polonais né en 1975 s’expose à l’Histoire et aux éléments dans Un arc de grand cercle. Et lorsqu’on descend au sud, toujours plus au sud, sous la Patagonie et à travers l’océan Austral, c’est en Antarctique qu’on pose pied.

C’est grosso modo la trajectoire que l’auteur emprunte, qui est surtout le récit de son voyage à bord d’un voilier qui passera, en faisant un « arc de cercle », par une base polonaise située sur l’île du Roi-George. Depuis Buenos Aires, capitale de l’Argentine, il va traverser les étendues de la Patagonie (« une mer d’herbe ») et son infinitude étourdissante pour aller rejoindre le voilier et l’équipage qui l’attendent à Ushuaia, « au début du bout du monde ».

Pour cela, il lui faudra d’abord résister à la monotonie de la pampa, ne pas couler dans cet « océan de platitude ». « Ici, écrit-il, le temps ne passe pas, il n’y a que l’espace, les jours sont rythmés par la répétition sans fin des mêmes tableaux — les mêmes villes, les mêmes troupeaux de bétail, les mêmes chevaux et la même route. Les choses proches paraissent lointaines et les choses lointaines s’évanouissent dans le néant, au-delà de l’horizon des événements… »

À bord du Zimodorek, ils vont commencer par s’approcher du cap Horn, avant de virer pour aller rejoindre ce lieu, tout en bas, où « le chaos humain n’existe pas, où tout fusionnera dans une harmonie de blancheur ».

En plus des otaries, des orques et des éléphants de mer, l’auteur va surtout y trouver le fantôme de quelques explorateurs du Continent blanc, comme le célèbre Britannique Ernest Shackleton, mort en janvier 1922 en Géorgie du Sud, une île qui appartient au Royaume-Uni. Face à la sépulture de ce « conquérant de l’inutile », hanté par le souvenir du massacre de milliers de baleines, Janiszewski nous raconte entendre partout la mort.

Après quelques mois, la réalité brutale de la navigation dans l’océan Austral règne sans partage. Comme l’humidité salée, qui cherche à s’immiscer partout, à travers la coque du navire et les pores de la peau, la fatigue se fera vite sentir. Un voilier, en particulier, surtout à ces latitudes, n’est pas le lieu le plus confortable. Passeriez-vous deux mois dans une machine à laver ? « Les tremblements et les mugissements, les chocs, les bourdonnements des tôles d’acier vibrant sur les vagues, les chutes dans le creux des lames, le mal de mer, la confusion des verticales, la perte de la gravitation, l’enchaînement des quarts, le sommeil sans rêves — tout cela nous avait épuisés. »

Voyage poétique et intérieur dans l’extrême sud, Un arc de grand cercle, malgré son rythme un peu saccadé, nous fait partager cette expérience poreuse d’une réalité à la fois belle et brutale.

 

Un arc de grand cercle

★★★

Mateusz Janiszewski, traduit du polonais par Laurence Dyèvre, Noir sur Blanc, Paris, 2022, 192 pages

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