«La diversité des tactiques»: le brouillard d’un printemps

Après «Les cigales», un premier roman intelligent et introspectif, Antonin Marquis poursuit son exploration du Printemps érable.
Photo: Roman XYZ Après «Les cigales», un premier roman intelligent et introspectif, Antonin Marquis poursuit son exploration du Printemps érable.

On est au printemps 2012. P-A, étudiant en sociologie à l’UQAM, tente encore de définir ce que sera le sujet de sa maîtrise. Puis surviennent une grève et un mouvement militant d’une ampleur insoupçonnée. Dès lors, les théories qu’il épluchait toutes les nuits depuis des mois prennent vie dans les rues. Autour de lui, les esprits s’échauffent, les discours se polarisent et les amitiés sont mises à rude épreuve.

Il y a Sophie et Véro, qui ne jurent que par l’anarchisme et l’action directe. Puis Marianne, pacifiste convaincue, qui rappelle que derrière les uniformes et les boucliers se cachent de véritables êtres humains. Et il y a Simon, son coloc au cœur brisé qui peine à s’intéresser à la colère ambiante.

Au fil des manifestations, des blocages et des soirées arrosées, P-A s’initie à l’enivrante et déchirante camaraderie de la lutte et cherche, au cœur de l’action, à trouver son chemin, à définir et à affirmer son identité et ses convictions, sa vision du futur et celle de la démocratie.

Après Les cigales, un premier roman intelligent et introspectif, Antonin Marquis poursuit son exploration du Printemps érable pour décortiquer les conflits et les dilemmes éthiques, politiques et philosophiques qui animent une génération désillusionnée mais lucide devant son rendez-vous manqué avec l’histoire.

L’écrivain replonge donc dans ce moment charnière pour en saisir les instants clés ; ceux qui ont mis fin à l’indifférence et ont fait basculer l’opinion publique ; ceux qui ont créé la colère, la peur ou le malaise ; ceux qui ont menacé les fondations de la démocratie et de la société ; ceux qui ont mené à la radicalisation des pensées et des gestes.

Antonin Marquis se range — idéologiquement et fictivement — du côté des manifestants pour donner vie à la ferveur, à l’espoir et aux émotions vertigineuses qui ont animé le Québec l’espace d’un printemps. La plume est immersive, orale et rythmée pour coller au plus près de son sujet : celui d’une bande de jeunes dont les remises en question, les échecs et les frustrations partagent la scène d’égal à égal avec la banalité d’un jeu vidéo, d’une phrase de Bourdieu ou d’un élan amoureux.

Avec lui, le lecteur est de nouveau dans la rue, entend comme s’il y était le bruit des casseroles et des bouteilles qu’on décapsule, est aveuglé par les éclats cramoisis de slogans inventifs et les lueurs des feux de Bengale, est parcouru d’un frisson de frayeur à la vue des projectiles et des matraques, ressent — comme un souvenir tenace — la brûlure des gaz lacrymogènes.

Ce qu’on retient surtout de La diversité des tactiques, c’est sa volonté de mettre en lumière les contradictions et les possibilités de raisonnements, de points de vue et de croyances qui animent un mouvement social — et la multiplicité des individus et des stratégies qui le rendent possible, mais aussi fragile et cahoteux. Antonin Marquis analyse le passé en s’y projetant entièrement, en le revivant comme s’il était le présent, n’occultant pas, comme le voudrait Milan Kundera, le brouillard qui voile le chemin : les idées avortées, les excès, les pertes d’équilibre et les racines contre lesquelles butent ceux qui cherchent dans l’horizon embrumé la voie vers un monde plus juste.

Un rappel que les luttes d’aujourd’hui ne se feront pas, elles non plus, sans casser des œufs, sans accueillir la diversité des points de vue.

 

La diversité des tactiques

★★★ 1/2

Antonin Marquis, XYZ, Montréal, 2022, 352 pages

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