Poésies de convictions

Une militante lors d’une manifestation contre la violence faite aux femmes
Patrick Baz Abad Agence France-Presse Une militante lors d’une manifestation contre la violence faite aux femmes

Elles sont debout. Leur nombre impressionne ; leur résilience, aussi. Leur voix est puissante et leurs récits, parfois, sont terrifiants. Elles ébranlent une charpente maintenue depuis des siècles et qui, rouillée, engoncée, mille fois rabibochée, tarde à céder. Mais leur force, n’en doutons pas, viendra à bout des violences qui l’ont nourrie. Sur le chemin de leurs luttes souveraines, elles se racontent.

Ces jours-ci paraissent deux recueils de poésie — Le jour survit à sa chute, de Catherine Morency, et Survivaces, de Geneviève Rioux — qui témoignent de la violence quotidienne que subissent tant de femmes. Deux recueils qui, à leur manière, transcendent la noirceur et font advenir la fameuse lumière du bout.

Vivre à tue-tête

Dans une nuit d’avril 2018, un homme s’est introduit par effraction chez Geneviève Rioux, a tenté de l’agresser sexuellement et de l’assassiner. Elle s’est défendue et fait aujourd’hui de cette nuit le point de départ de son premier recueil de poésie, Survivaces.

À ce récit s’adoube celui d’une autre nuit où un homme a tenté de violer sa mère, chez elle. Geneviève Rioux avait alors sept ans. Le traumatisme est double : « Contrainte / À rouvrir les plaies / Ma mère voit / Sans suture, visage poignardé / Son enfant // Dix-huit coups de couteau / Percent ma chair / Et son regard / Sur ce qu’il en coûte d’être / L’une parmi Nous. »

Ce « Nous », marqué par la tragédie, Geneviève Rioux se l’approprie. Plus encore, elle y prend appui. Ses mots, armés contre cet agresseur masqué, convoquent plutôt le visage découvert de la solidarité : « C’est ça, la guerre mondiale / Cette pulsion larguée / Dans le corps des femmes // Je n’ai sauvé que moi. »

La poète reconnaît que rien ne s’efface, de ces cicatrices à cette peur enfouie, mais sa force se cultive : « Dans l’entrebâillement du risque / Je suis rarement seule, mais / Je porte mes solitudes / En haltérophile. » En refusant d’ériger la violence de l’agresseur, elle reprend le pouvoir et sa liberté : « Apprivoiser la Bête / Avant qu’elle ne provoque / Au mépris de ta violence / Ma haine crématoire. »

Recueil d’un souffle, sculpté dans une posture inspirée, la poète révèle un précieux sens de la formule et une capacité à extirper l’humanité de sa noirceur. Quarante-trois ans après le puissant Mourir à tue-tête d’Anne-Claire Poirier, Geneviève Rioux construit, par cette œuvre phare, des solidarités hissées au-delà des violences et de leurs auteurs, avec lesquelles faire des boutures des lumières à venir : « Debout, je deviens / Un printemps / Je t’enterre / Et reviens / À elles // Survivaces. »

Traversée de vertiges

Le recueil de Catherine Morency, Le jour survit à sa chute, considère ces « bêtes [qui] nous habitent ». À l’instar de Survivaces, « les ravages sont des refuges », mais si les ténèbres couvrent l’horizon, ils abritent aussi une « puissance féconde », de laquelle puiser « l’inévitable retour de la clarté ».

Le recueil convoque plusieurs univers où la détresse cherche une sortie de secours. Quelques mots suffisent pour camper un trouble, nous donner la mesure du désespoir et la portée de la résilience. Morency nous invite ainsi à côtoyer la dépression, le suicide et l’anorexie, en insufflant à ses vers une pulsion de vie : « Plus maigre qu’un coléoptère / une gamine gruge le frisson d’être née. »

Une partie dédicacée à Henry Morgentaler fait un triste écho à l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis concernant l’avortement. Les mots dépassent la revendication et invitent à l’expérience humaine, au deuil et à ses cicatrices : « Un bruit / une succion // confirment / le tarissement // ne croîtra plus / en toi // que l’engramme / du germe. »

Au cœur de ces espaces de déséquilibres, Le jour survit à sa chute tisse un fil bien tendu, qui nous tire du chaos. Il en émerge une solidarité sororale, une poésie souveraine qui affirme : nous sommes, nous serons. La somme de ces vies ne peut être qu’une puissante renaissance : « Nous esquissons un présage / une trame à notre mesure // ne réduirons notre spectre / à l’ombre de personne // nous polissons nos armes / notre ardeur sera longue // sachez qu’est aboli le temps / où nous rampions. »

 

Survivaces

★★★★
Geneviève Rioux, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 104 pages

Le jour survit à sa chute

★★★ ​1/2

Catherine Morency, Le lézard amoureux, Montréal, 2022, 96 pages

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