Jean-François Nadeau fait vivre un «Sale temps» au capitalisme

Jean-François Nadeau, qui exècre le capitalisme, n’a jamais voulu être de ces millionnaires qui se pavanent en yacht au large de la Côte d’Azur ou des îles Caïmans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-François Nadeau, qui exècre le capitalisme, n’a jamais voulu être de ces millionnaires qui se pavanent en yacht au large de la Côte d’Azur ou des îles Caïmans.

Le journaliste Jean-François Nadeau fait paraître ces jours-ci Sale temps, un recueil de ses chroniques des dernières années au titre lourd de sens. Du temps, l’historien de formation a souvent l’impression d’en manquer lorsqu’il écrit ses textes pour Le Devoir, et c’est pourquoi il s’est permis de les bonifier pour ce livre. Se « donner du temps », c’est un luxe cependant qui dépend de l’endroit où on se situe sur l’échelle sociale.

Le temps est précieux pour les ultrariches, mais contraignant pour les moins nantis, explique celui qui n’avait pas publié de livre depuis 2016. Il n’y a qu’à penser aux grands patrons qui exhibent des montres suisses aussi luxueuses qu’inutiles à leur poignet. Ceux-làmêmes qui, pendant des années, offraient de modestes montres à leurs ouvriers en guise de cadeau de retraite, comme pour continuer à contrôler leur horaire jusque dans leurs vieux jours.

Un symbole fort qui sert de prémisse à Jean-François Nadeau pour introduire la dichotomie qui traverse presque chacune des chroniques : celle entre les riches et les pauvres, entre les voleurs et les victimes. « Ce n’est pas manichéen que de penser comme ça », martèle-t-il avec vigueur. « L’argent ne tombe pas du ciel. Il y a une forme d’accumulation par les plus riches et on sait statistiquement que c’est allé en empirant dans les dernières années. C’est statistiquement prouvé que la théorie du ruissellement ne fonctionne pas, que l’argent des riches ne finit pas par profiter aux plus pauvres », de poursuivre le chroniqueur, vraisemblablement peu tenté par l’appât du gain.

Décoloniser les esprits

Jean-François Nadeau, qui exècre le capitalisme, n’a jamais voulu être de ces millionnaires qui se pavanent en yacht au large de la Côte d’Azur ou des îles Caïmans. Pas question de fairepartie de ce 1 % des plus riches de la planète qui accaparent à eux seuls la moitié des ressources, selon les données d’Oxfam.

Devant telle injustice, pourquoi les 99 % restants ne font-il pas des pieds et des mains pour renverser l’ordre du monde ? Sans doute ne sont-ils pas habités par la même simplicité volontaire que le journaliste vedette du Devoir. Plusieurs, contrairement à lui, rêvent toujours de rejoindre le club sélect des grandes fortunes.

« C’est normal de vouloir ça. On tente de nous faire croire partout que tout le monde peut être millionnaire. Alors que ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai que tout le monde peut être millionnaire, comme ce n’est pas vrai que tout le monde peut être président des États-Unis », souligne un Jean-François Nadeau qui a probablement cessé de croire au rêve américain en même temps qu’au père Noël. « Moi, je viens de la campagne, je suis à quelques générations de la charrue. Je comprends les gens de vouloir améliorer leur sort. Mais la question c’est : comment faire ça ? Malheureusement, ce qu’on nous enseigne, c’est que ce n’est pas en devenant meilleur qu’on change sa condition, mais en s’appropriant les richesses des autres. »

Dans ses chroniques retravaillées, Jean-François Nadeau est vitriolique envers l’insolence des mieux nantis. Ceux qui sont trop avares pour augmenter le salaire minimum de leurs employés, pour payer leurs impôts au pays. Ceux qui font la sourde oreille devant la menace que posent les changements climatiques.

Parmi ses boucs émissaires : l’homme d’affaires et star de téléréalités François Lambert, qui a eu le culot de se plaindre de l’inaction des policiers à la suite du vol de ses fastueuses montres en 2018. Le tout, pour ajouter à l’injure, à la une d’un tabloïd dont le lectorat moyen gagne moins annuellement que le prix d’une Rolex.

« Selon la place qu’on s’accorde en société, le temps se vit bien différemment. Que des policiers ne voient pas dans des montres volées une affaire digne d’être traitée en absolue prioritéa quelque chose de choquant pour tous les François Lambert de la terre ; cela renvoie à un monde dont la lenteur ordinaire leur est insupportable tant elle remet en cause l’idée même qu’ils se font de leur supériorité, au beau milieu de la vie commune », écrit Jean-François Nadeau dans l’une des nombreuses envolées contenues dans Sale temps contre les dérives d’un système mercantile dépourvu d’états d’âme.

À la défense des petites gens

Le chroniqueur se montre beaucoup plus tendre envers les petites mains. Celles à qui le temps est dérobé. Son camelot qui part à la retraite après des années d’un travail exténuant. Mais aussi les miséreux condamnés pour des peccadilles à la Cour municipale.

À la lecture de Sale temps, nul ne peut douter de sa sincérité lorsqu’il rend hommage à ces gens de rien. Mais que sait-il, lui, l’un des historiens les plus médiatisés du Québec, de ce sous-prolétariat trop pauvre pour faire partie de la pourtant très inclusive « classe moyenne » ?

« Comme journaliste, j’essaie de rendre compte du réel, et ce n’est pas en restant dans son entre-soi qu’on peut y arriver. La vérité, c’est qu’il y a encore une quantité de pauvres très préoccupante au Québec. Plus d’un million de personnes vivent sous le seuil de la pauvreté. Ce n’est pas vrai qu’il y a juste une prétendue classe moyenne et des riches », argumente Jean-François Nadeau.

Qu’on soit d’accord ou non avec lui, le journaliste se fait le devoir de vulgariser les événements historiques, quitte à les mettre en perspective avec les tourments de notre époque. Comme pour nous rappeler que tout n’est pas immuable. Qu’il est possible d’en finir avec ce « sale temps ».

 

Sale temps

Jean-François Nadeau, Lux Éditeur, Montréal, 2022, 328 pages

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