Poésie - David Solway, un poète en exil

Qui aurait pu prédire que l'écrivain anglophone David Solway serait le grand gagnant du Prix littéraire de la ville de Montréal cette année?

Même si l'auteur suscite très souvent la controverse dans le paysage littéraire canadien, il reste très peu connu dans son Québec natal. Dommage, puisque ce poète des plus doués appartient à une espèce rare. Son dernier recueil de poèmes, qui s'intitule Franklin's Passage, représente un véritable tour de force. Évoquant la tentative échouée de John Franklin de découvrir le passage du Nord-Ouest, l'auteur de Chess Pieces trace avec virtuosité une magnifique allégorie de la condition humaine.

Lors d'un entretien téléphonique, Solway parle avec enthousiasme de ce prix, qu'il perçoit comme une forme d'accueil de la part de la communauté francophone. «Pour moi comme pour d'autres écrivains anglophones du Québec [précise-t-il dans un très bon français], la barrière linguistique a souvent été un obstacle. Nous vivons un double exil, d'abord par l'intermédiaire de la langue anglaise, mais aussi face aux poètes du Canada anglais qui s'acharne à défendre la cause canadienne. Ce prix vient briser, d'une certaine façon, le mur qui existe entre les deux solitudes au Québec.» Anglophone d'ascendance juive séfarade, originaire de Sainte-Agathe-des-Monts, le même village que Gaston Miron, Solway publie depuis quarante ans sous l'influence de maîtres tels Irving Layton ou Robert Graves.

Au printemps dernier, les Éditions du Noroît soulignaient d'ailleurs un tel parcours d'écriture grâce à un choix de poèmes traduits par Yves Gosselin. On distingue dans ce long trajet une inspiration ainsi qu'un univers qui diffère de beaucoup de la poésie québécoise francophone. Comme Solway le mentionne lui-même, «le poème vient avant le poète. C'est la langue anglaise qui me guide continuellement. La poésie vit d'abord et avant tout dans la langue. Par contre, cela ne m'empêche pas de me sentir très proche d'auteurs comme Gaston Miron ou Jacques Brault, qui arrivent à transmettre un lien profond avec la terre.»

Lorsqu'on ouvre une parenthèse pour discuter un peu plus longuement de Franklin's Passage, l'essayiste et professeur à la retraite explique que l'oeuvre a mis une bonne quinzaine d'années avant d'être adéquate à ses yeux. «En 1988, après avoir vu un reportage de David Suzuki sur Franklin, j'ai écrit une série de poèmes un peu brouillons. Quelques années plus tard, j'ai eu l'idée de suivre cette piste de nouveau. J'ai aussitôt lu tout ce qu'il était possible de trouver sur le sujet. Ensuite, cette quête m'est apparue comme une métaphore à plusieurs niveaux. Il y a derrière cette expédition le reflet du destin de l'homme. On cherche, constamment, à trouver un passage vers autre chose — notre compréhension du monde, l'être aimé. Le glacier suggère aussi, d'une certaine façon, ce qui sépare l'anglophone et le francophone. Je laisse toutefois le lecteur faire sa propre interprétation, tout en suivant la structure interne du livre que je mets en place.»

Dans sa préface aux Poèmes choisis, Yves Gosselin signale avec justesse que Solway «travaille dans la forme, pour et contre elle, reconnaissant que nous sommes consciemment ou non dépendants du passé, de la tradition, que celle-ci constitue le poète et le poème, et qu'on ne peut s'en affranchir totalement sans du même coup sacrifier l'essence même de ce qu'est la poésie». Lorsqu'il est justement question de poésie contemporaine, David Solway ne se gêne pas pour vanter les mérites de certains auteurs plutôt discrets. «À mon avis, Michael Harris, Carmine Starnino [qui vient de recevoir le prix A. M. Klein pour son livre With English Subtitles] et Eric Ormsby comptent parmi les meilleurs poètes de langue anglaise de notre époque. J'admire aussi beaucoup Robert Melançon, qui n'a pas toujours reçu un accueil favorable.»

Dans une strophe du poème qui a pour titre La Table, il évoque également l'amitié qui le liait à Gaston Miron. «Nous nous comprenons parfaitement, as-tu dis / avec ta grâce habituelle / déposant ton stylo et ton carnet / sur le plateau / posé en travers du lit d'hôpital, / malgré mon anglais insuffisant / et ton français barbare, / car nous parlons une troisième langue, / the language of poetry, / que nous parlons couramment.»

Même s'il ne croit jamais pouvoir écrire directement en français, il prépare actuellement la traduction d'une brève anthologie de poètes québécois qui va de Saint-Denys Garneau à Tania Langlais. «Il ne s'agit pas simplement de traduire, mais aussi de transposer la langue dans un rythme tout à fait différent. C'est un exercice qui me fascine beaucoup. C'est un peu le même effet lorsque je lis mes poèmes dans les traductions d'Yves Gosselin ou de Robert Melançon. Je découvre alors un autre David Solway.»

On espère simplement que le Prix littéraire de la ville de Montréal amènera à David Solway toute la reconnaissance qu'il mérite.

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