«L’affaire Alaska Sanders»: Joël Dicker, un écrivain avide de liberté

«Comme j’ai écrit des livres qui ont été refusés, ça m’a obligé à m’arrêter pour me demander ce que les gens attendaient, ce que je pouvais faire de mieux et de différent. Je me suis rendu compte que ce que j’écrivais était trop personnel. Ça ne correspondait même pas à ce que j’avais envie de lire. La lecture, pour moi, c’est un moyen de vivre une aventure, de sortir du quotidien. Je garde toujours cet objectif en tête», a confié l’auteur lors de son passage à Montréal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Comme j’ai écrit des livres qui ont été refusés, ça m’a obligé à m’arrêter pour me demander ce que les gens attendaient, ce que je pouvais faire de mieux et de différent. Je me suis rendu compte que ce que j’écrivais était trop personnel. Ça ne correspondait même pas à ce que j’avais envie de lire. La lecture, pour moi, c’est un moyen de vivre une aventure, de sortir du quotidien. Je garde toujours cet objectif en tête», a confié l’auteur lors de son passage à Montréal.

Joël Dicker s’est fait refuser plusieurs de ses histoires avant de devenir le prolifique et célèbre écrivain que l’on connaît aujourd’hui. Heureusement, il est déterminé. Pour lui, l’écriture est une passion, voire une pulsion, qui ne peut être freinée. À un point tel que lorsqu’il imagine sa célèbre enquête, La vérité sur l’affaire Harry Quebert (Éditions de Fallois, 2012), il rêve déjà d’une trilogie, et ce, bien qu’il s’attende à des rebuffades.

La suite est digne d’un conte de fées. Le livre séduit Bernard de Fallois, éditeur d’une maison française indépendante — avant de gagner le cœur du monde entier. Traduit en 40 langues et vendu à plus de 5 millions d’exemplaires, La vérité sur l’affaire Harry Quebert est le roman francophone le plus vendu de la dernière décennie dans l’ensemble de l’édition française. Joël Dicker décide même de fonder sa propre maison d’édition, Rosie & Wolfe, et de récupérer les droits sur ses livres.

Les portes sont donc grandes ouvertes pour ce projet de trilogie. Mais le romancier hésite. « Je ne pouvais pas écrire tout de suite le tome 2… on aurait cru que je prenais le chemin facile, que j’essayais de surfer sur mon succès, raconte-t-il, joint par Le Devoir lors d’une visite de quelques jours à Montréal. J’ai donc plutôt écrit le troisième, Le livre des Baltimore, et d’autres romans. Puis, je me suis senti prêt. »

L’affaire Alaska Sanders, paru depuis peu en librairie au Québec, est campé quelques années après l’affaire Harry Quebert, après que l’écrivain Marcus Goldman, qui a contribué à déterrer la vérité, a remporté un succès monstre avec un roman qui raconte les dénouements de l’enquête.

Cette fois, le héros est appelé à replonger dans une affaire de meurtre qu’on croyait depuis longtemps élucidée. En 1999, le corps d’Alaska Sanders, une reine de beauté, fut retrouvé sur le bord d’un lac à Mount Pleasant, une charmante petite bourgade du New Hampshire. Le crime est rapidement résolu, la police obtenant les aveux du coupable et de son complice.

Toutefois, 11 ans plus tard, le sergent Perry Gahalowood — chargé de l’enquête à l’époque — reçoit une lettre anonyme lui indiquant qu’il a suivi une fausse piste et que le coupable court toujours. Rongé par le doute, il fait appel à son ami Marcus Goldman pour faire la lumière sur les événements.

« J’aime l’idée de jumeler un écrivain à un enquêteur, puisque les deux ont des motivations différentes. Le premier a une imagination débridée qui me permet de lancer des dizaines de pistes, dans lesquelles le second peut faire un peu d’ordre. »

Un virtuose du suspense

Ce duo improbable permet aussi à Joël Dicker de se tenir loin des techniques d’enquêtes et des sciences policières très obscures, et d’offrir un roman immersif comme il s’en fait peu. « Ce côté artisanal crée une proximité avec le lecteur, qui peut raisonner point par point avec les enquêteurs. Ces derniers se déplacent, observent, creusent et interrogent. Il n’y a rien, dans ce qu’ils découvrent, que le lecteur n’aurait pas été en mesure de décoder lui-même. »

Pour atteindre le plus grand nombre de lecteurs, l’auteur n’hésite pas à faire appel aux codes de la littérature populaire. Le style est d’une simplicité marquée ; les dialogues directs, presque banals dans leur sentimentalité. Le sens du suspense, lui, est impeccable. « Comme j’ai écrit des livres qui ont été refusés, ça m’a obligé à m’arrêter pour me demander ce que les gens attendaient, ce que je pouvais faire de mieux et de différent. Je me suis rendu compte que ce que j’écrivais était trop personnel. Ça ne correspondait même pas à ce que j’avais envie de lire. La lecture, pour moi, c’est un moyen de vivre une aventure, de sortir du quotidien. Je garde toujours cet objectif en tête. »

La force de L’affaire Alaska Sanders — comme pour son prédécesseur — repose dans l’enchevêtrement virtuose de ses trames narratives, qui garde le lecteur en haleine et ne cesse de lui proposer fausses pistes et rebondissements spectaculaires. On s’étonne qu’un casse-tête d’une telle envergure ait été rédigé sans même l’esquisse d’un plan.

« J’ai l’impression d’être limité, de passer à côté de quelque chose quand je suis un plan. C’est comme lorsqu’on est en vacances dans une ville. Si on se contente de suivre Google Maps pour se rendre d’un point A au point B, on se prive de beaucoup de surprises. Avec l’écriture, je tente plusieurs directions pour voir où elles vont me mener. Parfois, je me retrouve dans un cul-de-sac et je dois recommencer. Ça exige beaucoup de travail, mais j’aime cette liberté. »

C’est d’ailleurs pour s’offrir un maximum de latitude que Joël Dicker a choisi de camper l’univers de Goldman et de Gahalowood aux États-Unis, au cœur de ses excès, de son puritanisme et de ses rêves avortés.

« Cet univers raconte forcément de moi tous les étés passés dans le Maine, de 4 à 25 ans. J’ai eu envie de raconter ces lieux, cette région que je connais par cœur et qui m’offrait un fantastique terrain de jeu. Téléporter mon histoire à cet endroit me permettait aussi de mettre de la distance entre moi, l’écrivain, et le roman. »

Maintenant que La vérité sur l’affaire Harry Quebert a également fait l’objet d’une adaptation à la télévision — avec Patrick Dempsey dans le rôle-titre —, il serait facile pour le romancier adepte de liberté de se sentir restreint par les codes télévisuels et les images qui donnent vie et fournissent en quelque sorte des réponses sur le monde qu’il a créé. « Au contraire. Cette expérience m’a permis de me rendre compte à quel point le roman était plus facile, plus permissif. Mettre en images, c’est un véritable casse-tête. Une simple pluie nécessite de l’eau, des citernes, des perches, une grue. En littérature, je peux tout faire, tout est à inventer. »

 

L’affaire Alaska Sanders

Joël Dicker, Rosie Wolfe, Paris, 2022, 512 pages

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