Mathieu Bélisle, regarder la mort en face

«Nous ne savons pas comment parler de la mort, de la vieillesse et de la maladie», confie Mathieu Bélisle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Nous ne savons pas comment parler de la mort, de la vieillesse et de la maladie», confie Mathieu Bélisle.

Comme toutes les crises, la pandémie que nous traversons depuis deux ans a servi de révélateur. Et elle a surtout mis en lumière nos insuffisances.

Une crise qui a notamment révélé des failles profondes dans notre façon de prendre en charge la santé et la maladie, mais aussi dans notre rapport à la vieillesse et à la mort. C’est ce que croit Mathieu Bélisle. Des pistes que l’essayiste remonte dans son troisième livre, Ce qui meurt en nous, une suite de trois essais suivis d’un épilogue lumineux en forme de « pas de côté », qui examinent tous à leur façon notre rapport à la mort.

« Nous ne savons pas comment parler de la mort, de la vieillesse et de la maladie, confie au téléphone Mathieu Bélisle. J’ai l’impression que nous avons été désemparés collectivement au début de cette crise. À la fois par le virus, qui constitue bien entendu une vraie menace, mais aussi par le fait soudain que la possibilité de la mort faisait irruption dans le quotidien. »

Il fait remarquer que nous vivons aujourd’hui dans des sociétés où ces questions sont presque devenues absentes. Où les personnes âgées et les malades ont souvent été placés hors du circuit normal de la vie. Le virus a créé une sorte de panique, mélange de colère et de stupéfaction, comme s’il s’agissait là en réalité de phénomènes très archaïques, ajoute-t-il, qui n’avaient plus vraiment rapport avec nos sociétés.

C’est l’une des grandes failles, pense-t-il, qui nous sont apparues. « On est dans un monde où on a tellement cultivé la performance, le rendement, l’attention portée à l’instant présent, à la vitesse, à l’accélération et à la beauté plastique parfaite que ça ne laisse plus de place à ce qu’on pourrait appeler, plus largement la vulnérabilité, la faiblesse, l’imperfection. »

Un voile sur le réel

Né en 1976, professeur de littérature au collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, Mathieu Bélisle a rapidement fait sa marque dès la parution de son premier livre, Bienvenue au pays de la vie ordinaire (Leméac, 2017), devenant l’un des plus fins penseurs de sa génération. L’empire invisible (Leméac, 2020) explorait la question de la mutation des États-Unis et de son emprise renouvelée sur nos vies.

« J’ai l’impression que, tout au long de la pandémie, on s’est surtout occupés des chiffres, poursuit Mathieu Bélisle. Ceux du nombre des victimes, des hospitalisations et des vaccinations — et ils sont bien sûr importants —, mais ils étaient là un peu à la façon d’un voile plaqué sur le réel. »

Bien que la réponse apportée à la question pandémique ait été un peu partout la même au sein des grandes sociétés industrialisées, au Québec tout comme en Chine, Mathieu Bélisle se demande si nous n’avons pas ici un rapport particulier à ces questions. « On est peut-être dans l’une des sociétés où les discours qui prennent en charge la mort, qui s’occupent de lui aménager une place dans la vie sont le plus tombés en berne. Il y a eu un effondrement assez spectaculaire de la religion en tant qu’institution, mais on ne sait pas trop ce qui a pris sa place. »

Par exemple, le fait qu’au Québec le débat sur le droit à mourir dans la dignité ait été pris en charge par le politique et les autorités médicales, pense-t-il, ne devrait pas épuiser le sujet, « surtout pas la fameuse question du sens ». La mort est devenue une sorte de tabou, un lieu où personne n’habite. Or, Ce qui meurt en nous, qu’il dédie à sa mère, « capable d’une empathie extraordinaire », pose sans détour la question : « Peut-être que si nous savions mieux parler de la mort, nous saurions mieux mourir ; et que sachant mieux mourir, nous saurions mieux vivre. »

Des questions riches et profondes que l’écrivain aborde de manière personnelle, avec sensibilité et intelligence, comme à son habitude. « Et je n’ai pas les réponses », s’empresse-t-il d’ajouter, précisant ne pas écrire « pour changer le monde, mais pour le comprendre, et pour comprendre ce qui nous arrive ».

« La faiblesse de notre époque tient au fait que la mort ne fait plus l’objet d’aucune conception commune », écrit-il aussi. Même la menace écologique nous demeure largement abstraite. « On ne sait plus parler de la mort depuis qu’on n’a plus cette capacité de croire en l’avenir, fait-il remarquer. Sur un autre mode que la catastrophe et notre éventuelle disparition. Comme si on se sentait déjà collectivement condamnés. »

Il cite Pierre Vadeboncoeur (1920-2010), devenu pour lui une figure tutélaire, qui disait que les Québécois vivent dans une sorte de « permanence tranquille ». Comme si rien ne pouvait leur arriver vraiment, privés du sens du tragique, évoluant en marge de l’histoire.

Plus largement, à ses yeux, ce « déni de la mort » n’a rien d’un hasard. Car tout conspire dans l’ordre capitaliste où nous vivons à ce que ces questions ne nous intéressent pas. « La maladie, la vieillesse et la mort, c’est la non-consommation, l’improductivité, le ralentissement. Et peut-être que le monde dans lequel nous vivons n’est pas aussi libre qu’on le croit, qu’il a lui aussi sa part de tabous et d’interdits. »

En marge de cet enjeu central, il s’interroge dans Ce qui meurt en nous sur la dématérialisation des rapports humains pendant la pandémie, ainsi que la « réduction spectaculaire de l’espace du dicible » dont il a été témoin. Comme toujours, Mathieu Bélisle sait faire flèche de tout bois afin de nourrir sa réflexion, convoquant aussi bien Sophocle, que René Girard, Walter Benjamin, Romain Gary ou Hergé et son Tintin au Tibet.

Il reconnaît que l’éducation religieuse et protestante qu’il a reçue — son père était pasteur —, même s’il a cherché à s’en défaire, a pu modeler sa « fascination pour les questions essentielles ». Elle a sans doute aussi conditionné sa relation particulière avec l’héritage québécois, faisant de lui une sorte de « regardeur », comme l’était Proust, un écrivain juif, à l’égard de la société française.

« Mon intention n’est pas de revenir au passé ni même à la religion, rappelle Mathieu Bélisle. Mais peut-être nous faudrait-il retrouver néanmoins une sensibilité contenue dans le mot même de religion, qui veut dire relier. Car tout est relié. Et j’ai l’impression que, dans le monde moderne et postmoderne, nous avons créé un réel qui est tellement compartimenté, que nous n’arrivons plus à voir les relations entre les êtres et les choses, entre les sociétés, entre les humains et le territoire. Il y a une crise générale de la relation. »

 

Ce qui meurt en nous

Mathieu Bélisle, Leméac, Montréal, 2022, 152 pages (En librairie le 11 mai)



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