«Au pays du désespoir tranquille»: l’inconfort et la différence

Avec une justesse éclatante, Marie-Pierre Duval met le doigt sur le malaise ambiant et dissèque les ingrédients du cocktail empoisonné que l’on sert aux filles : précarité, haute performance, perfectionnisme, culpabilité, sentiment de ne jamais être assez dans les multiples sphères de sa vie…
Photo: Julia Marois Avec une justesse éclatante, Marie-Pierre Duval met le doigt sur le malaise ambiant et dissèque les ingrédients du cocktail empoisonné que l’on sert aux filles : précarité, haute performance, perfectionnisme, culpabilité, sentiment de ne jamais être assez dans les multiples sphères de sa vie…
Au pays du désespoir tranquille, premier roman lucide et généreux de Marie-Pierre Duval, marque le printemps littéraire québécois et s’impose à sa manière. De retour en librairie après une réimpression, l’œuvre brosse le portrait d’un milieu qui fascine de l’extérieur et qui désenchante souvent quand on y entre : celui de la télévision.

Dans le premier tiers du livre, on perce cette bulle qui brille jusqu’à l’aveuglement en suivant le tracé d’une jeune recherchiste qui s’y débroussaille une place et apprivoise son métier avec tout l’enthousiasme des débuts. Très tôt, sa capacité à « livrer », c’est-à-dire à performer coûte que coûte, devient la clé qui lui ouvre les portes d’un travail exigeant que l’autrice a exercé ; elle y a fait sa marque comme recherchiste, productrice au contenu, autrice de documentaire, et a récolté une poignée de Gémeaux. Aussi, le portrait qu’elle en brosse est criant de vérité. Aucun règlement de comptes ni mauvaise foi ici. Duval met son expérience au service de son récit et nous emporte dès le début dans une course à la performance.

Combien de temps peut-on survivre dans un monde où le respect de la hiérarchie remplace celui du gros bon sens, des autres humains et de soi-même ? Jusqu’où peut-on courir à cette cadence effrénée, piétinant au passage sa santé mentale, avant de frapper un mur ?

Avec une justesse éclatante, Marie-Pierre Duval met le doigt sur lemalaise ambiant et dissèque les ingrédients du cocktail empoisonné que l’on sert aux filles : précarité, haute performance, perfectionnisme, culpabilité, sentiment de ne jamais être assez dans les multiples sphères de sa vie… « Tant d’efforts à être belles. Tant d’énergie à être bonnes. Mais après, que nous reste-t-il pour être libres ? » demande l’autrice avec une lucidité impitoyable.

L’épuisement guette et le mur se rapproche à mesure que le « délicieux » s’éloigne, c’est-à-dire tout ce qui donne à l’existence sa saveur. « Où est la liberté de choisir lorsqu’il ne reste qu’une sortie de secours ? »

Au pays du désespoir tranquille a déjà trouvé écho chez bien des lecteurs. C’est un livre qui aspire l’air du temps et nous le souffle en plein visage. Ce premier roman a aussi ses faiblesses : les scènes de l’enfance sont moins enlevantes, ébrèchent le fil narratif qui nous tenait captifs, de même que certaines analyses et extrapolations. Par moments, on dirait que l’autrice a voulu embrasser trop large ; ce n’était pas nécessaire tant la matière première de son histoire est dense, pertinente. Ailleurs, des réflexions trop vite esquissées auraient gagné à être développées davantage, la mise en parallèle d’Express Yourself de Madonna et de la tuerie de Polytechnique, par exemple. La finale du livre en déstabilisera quelques-uns, mais Marie-Pierre Duval a le mérite d’avoir évité les lieux communs et de nous avoir tenus en haleine jusqu’à la fin.

Non, ce n’est pas le roman le plus littéraire que vous lirez ce printemps, mais il est d’une efficacité rare, un livre à dévorer, véritable page turner. Plume franche, vive intelligence émotionnelle, sujet rassembleur et même quelques pistes de solution… On ne s’ennuie pas au pays du désespoir tranquille.

 

Au pays du désespoir tranquille

★★★ 1/2

Marie-Pierre Duval, Éditions Stanké, Montréal, 2022, 303 pages

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