«La grande débandade»: les dessous crasseux du pouvoir

Le journaliste et ex-ombudsman à Radio-Canada Pierre Tourangeau
Photo: Martine Doyon Le journaliste et ex-ombudsman à Radio-Canada Pierre Tourangeau

Laurent Tremblay, jeune journaliste séducteur, frondeur, suffisant, sans peur et sans reproche, fait son entrée dans les coulisses de l’Assemblée nationale à titre de correspondant pour le journal L’étoile. Derrière ces portes closes, il découvre le « grand jeu de la puissance et de la domination » qui se joue tout juste avant le référendum, secoue solidement les assises du pouvoir et déconstruit le rêve nationaliste et tout espoir d’un éventuel pays.

Avec son cinquième et nouveau roman, La grande débandade (Québec Amérique), le journaliste et ex-ombudsman à Radio-Canada Pierre Tourangeau fonce dans le mythique édifice parlementaire en ne s’enfargeant dans aucune fleur. Magouilles, corruptions, sexualité sous toutes ses formes, le récit nous plonge dans un univers tordu dans lequel les personnages sont animés par une insatiable soif de pouvoir. Juges, ministres, président de la chambre sont suivis à la trace par Tremblay, travailleur obsessif et compulsif, qui est prêt à tout pour faire tomber les masques.

Dans ce récit qui flirte avec le roman policier, le narrateur replonge dans son passé, sa vingtaine fougueuse, porté et poussé par sa testostérone. Non seulement cette hormone participe à cette traversée, mais elle devient un personnage central, car l’homme, à commencer par Laurent Tremblay, est ici en perpétuelle chasse. Et parmi la horde de femmes qui gravitent autour de lui, il y a Claudine, la serveuse timide, Normande, la femme « mûre » qui a « plus d’un tour dans son baise-en-ville », la jolie et trop jeune Isabelle et sa non moindre Julie Corneau, son « nirvana, [s]on phare, [s]a fanfare », sa « licorne », de qui il est totalement et sincèrement épris. Son attitude envers les femmes le rend d’ailleurs à la fois attachant et poétique, comme un Gérald Godin pouvait l’être envers Pauline Julien, mais aussi minable et petit que Jean-Paul Belleau — personnage culte du téléroman Des dames de cœur écrit par Lise Payette — l’était pour sa « biche » Julie et autres femmes. Laurent Tremblay est un personnage tendre et désarmant, cynique et assumé que l’on suit dans ses retranchements jusqu’à la toute fin.

Tout sauf la langue de bois

Dans une langue forte et décomplexée, Pierre Tourangeau bouscule les idées reçues et autres formules politiquement correctes pour mieux exposer cette époque tordue. Voguant habilement entre des dialogues crus et francs, qui ne font pas dans la dentelle, et des tournures poétiques, Tourangeau livre un texte à la fois émouvant et désespérant, lucide et sans concession sur la politique et ses gourous. Le pouvoir étant sans cesse décortiqué par le narrateur qui cite Nietzsche — le laissant au final « à ses branlettes et délires de puissance » —, Machiavel et Spinoza, leur « descendant bâtard ».

Bien qu’il soit avisé en amorce du récit que tout est fiction et fabulation, le lecteur ne pourra s’empêcher de reconnaître quelques protagonistes et faits qui ont marqué ce moment charnière dans l’histoire du Québec. En tête, le personnage Sylvain Méthé, leader parlementaire, ministre homosexuel est victime, tout comme l’a été Claude Charron à l’époque, d’un coup monté. L’utilisation douteuse de certains mots, tels que les « pénéquistes » ou alors « pénistan » — petit bordel tenu par le député fictif Jules Beaupré — reste pour sa part douteuse et fort peu gratifiante, quoique très évocatrice de ces « petits leaders » au « petit destin » mis en scène par Tourangeau. Une histoire qui écorche et dont on ressort la queue entre les jambes.

 

La grande débandade

★★★★

Pierre Tourangeau, Québec Amérique, Montréal, 2022, 384 pages

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