«Les idées noires»: identification d’une femme

Laure Gouraige 
Photo: Hélène Bamberger Laure Gouraige 

« Vous vous réveillez un matin, vous êtes noire. » Pas à la faveur d’une métamorphose rapide ou progressive, mais comme ça, du jour au lendemain. On n’est pas chez Kafka, que l’on se rassure, et cette mue est de celles qui ne sont pas les plus visibles.

Les idées noires, le second roman de Laure Gouraige, auteure née à Paris en 1988, est assurément l’un des plus étonnants de ce début d’année. Il prend à bras-le-corps, avec une ironie délicate, coulante, une quête identitaire aussi réelle qu’inattendue.

Pour la narratrice, elle se présente à la faveur du coup de fil d’une journaliste lui demandant de témoigner du racisme antinoir dont elle a pu être victime. « Noire, moi ? » s’étonne cette Parisienne à l’« alcoolisme raisonné », traductrice de l’allemand dans la jeune trentaine, qui avait toujours pensé ne pas être plus blanche que noire. Sans crier gare, c’est le train de l’identité (« Un nid à bouse. ») qui la rattrape et lui passe sur le corps.

« Vous n’étiez personne la veille, voilà que vous êtes noire », pense la jeune femme, paniquée, née d’une mère blanche et française et d’un père originaire d’Haïti. Un pays où elle n’a jamais mis les pieds, une « moitié d’île » dont la jeune femme ignore presque tout, tout en portant le fardeau et la honte de sa propre ignorance.

De malaises en malentendus, on la suit ainsi à travers le sinueux parcours de sa prise de conscience, qui la mènera jusqu’à Miami, où réside une grande partie de la famille de son père, le temps d’un mariage. Dans cette famille, la sienne, sous le soleil de Miami, on la connaît et on la reconnaît pour ce qu’elle est vraiment : une jeune femme qui se passionne pour « les films du plus mauvais goût » (du genre Godzilla), bien plus que pour son « hésitante noirceur ».

Arrêtée par deux policiers pour excès de vitesse, elle sera confrontée au pragmatisme made in USA, en étant forcée de cocher « Autre » sur un formulaire qui lui demande à quelle race elle appartient.

On l’accompagne également pendant un voyage éclair et débridé — mais aussi hautement sécurisé — à Port-au-Prince, le temps de constater qu’il ne reste plus rien de la petite maison de sa grand-mère, détruite par le tremblement de terre de 2010.

Entre la stupeur et l’incrédulité légère, la tonalité du roman intrigue et désamorce à la fois. La seconde personne du pluriel, qui pourrait vite agacer, vient au contraire marquer la distance et l’étrangeté qui s’invitent chez cette narratrice que l’on prend pour quelqu’un d’autre — une autre qu’elle deviendra peut-être, à sa façon.

Forcée de choisir son camp par les événements, la violence policière ou les assignations administratives, elle sentira l’urgence de remplir un vide qui, en réalité, l’obsédait depuis longtemps.

« C’est un objet encombrant, l’identité », dit quelque part la narratrice. C’est une chose pas toujours drôle qu’on vous met parfois entre les bras sans qu’on l’ait demandée ou sans qu’on sache trop quoi en faire. Et si Laure Gouraige aborde dans Les idées noires les questionnements identitaires qui traversent notre époque, c’est de manière aussi intelligente que subtile qu’elle le fait.

 

Les idées noires

★★★ 1/2

Laure Gouraige, P.O.L, Paris, 2022, 160 pages

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