Incursions poétiques: «Friche à défendre»

Alycia Dufour a fait ses premiers pas à l’Isle-aux-Coudres sur une ancienne terre à patates. Sa suite poétique «Sentiers des paumes creuses» a été finaliste au Prix de poésie Radio-Canada 2021. Son premier recueil, «Une flambée mes mains», a paru en mars 2022 aux éditions Poètes de brousse.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alycia Dufour a fait ses premiers pas à l’Isle-aux-Coudres sur une ancienne terre à patates. Sa suite poétique «Sentiers des paumes creuses» a été finaliste au Prix de poésie Radio-Canada 2021. Son premier recueil, «Une flambée mes mains», a paru en mars 2022 aux éditions Poètes de brousse.

À l’occasion du Mois de la poésie, Le Devoir, avec la complicité du Bureau des affaires poétiques, donne à lire un poème chaque semaine. Premier de cinq.

Friche à défendre

au bout de nos traumas il y a une friche et dans cette friche une boîte de fer contient la mer

nous la cultivons en secret

pour toujours enfants tièdes nous sommes fait.e.s de peau rose

humides et tendres comme intérieur de joue

nos bras aspirent à la maigreur

casquettes de cheminots sur nos têtes d’allumettes cheveux mêlés ou nids d’oiseaux poupées de paille prêtes à brûler

sous le soleil d’une fin du monde que nous remettons à plus tard

nous frenchons

quand on fait un effort on entend les grenouilles

on transcende les vidanges on estompe les pourtours

les cônes orange sont des canards les seringues des fruits mûrs détruire n’est plus envisageable et le chaos des fouines est roi

nos bottes ne prennent plus l’eau

nos gorges ne se fendent plus

lorsque la joie y passe

nous nous laissons flotter entre les algues bleues ondines crottées

repues d’eau fétide et de rêve nous mijotons nos mythes

imaginons une bête

bâtie de parcelles de refus

bête fière aux os pesants ailes ouvertes museau doux

pour déposer nos têtes tendre bête aux oreilles dressées où couler nos voix en prières

nous dessinons dans les eaux troubles une bête indomptable

parce que nos corps hurlent au repos

dans le présent aqueux nos baignades s’allongent

nous retrouvons nos hardes envahies par la mousse

nous sommes jeunes et plissé.e.s héritier.e.s d’une mémoire de rouille hanté.e.s par la mélancolie des chemins de fer abandonnés par le chant rauque des objets qui se meurent

nous descendons de la sécheresse

un pit de sable en guise de bouche nous avons dû creuser longtemps

pourchasser nos fantômes à dos de motocross

miner nos sols pour extraire nos voix

maintenant nous savons

la résistance s’apprend à même les îlots de chaleur

elle appartient aux rejetons de poussière

courons

courons plus vite pour nous convaincre nous sommes locomotive et sous nos pieds les rails s’envolent

nous rejoignons les drones les mouettes les anges

sous nos yeux la friche grandit

gruge l’asphalte couvre les murs efface toutes traces de violence

la mer en boîte se gonfle bientôt déborde gobe les murs

notre petite mer immense déplie sa plage

au sommet de la butte la bête se tient

solide sur ses pattes elle ne bougera pas  

L’autrice

Alycia Dufour a fait ses premiers pas à L’Isle-aux-Coudres sur une ancienne terre à patates. Sa suite poétique Sentiers des paumes creuses a été finaliste au Prix de poésie Radio-Canada 2021. Son premier recueil, Une flambée mes mains, a paru en mars 2022 aux éditions Poètes de brousse.


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