«La tolérance pervertie»: faut-il censurer Melville?

Queequeg et son harpon
Photo: Domaine public Queequeg et son harpon

Queequeg, insulaire du Pacifique, « sauvage » qui, couvert de tatouages, pratique allègrement le cannibalisme, au point de ne souffrir d’indigestion qu’après un festin où l’on a dévoré 50 ennemis, est le héros digne de harponner la baleine blanche, symbole illuminant la littérature américaine. Mais le personnage sera-t-il victime de la cancel culture, culture de l’annulation, de l’effacement, cette nouvelle et implacable censure ?

L’anthropologue québécois Raymond Massé se poserait la question, si on se fie à son essai La tolérance pervertie. Comme beaucoup d’autres, il s’inquiète, écrit-il, de l’influence grandissante, dans les médias, les arts, les universités, la vie politique, d’« une sorte de police du langage qui, au nom de l’Autre, commande à chacun la plus grande prudence dans l’usage de termes pouvant heurter les sensibilités des groupes minoritaires (sexuels, politiques, ethniques, religieux) ».

Longtemps professeur d’anthropologie à l’Université Laval, Massé défend la tolérance contre la cancel culture, qu’il appelle la « culture du bannissement ». Pour lui, la tolérance, « nouvelle valeur phare des sociétés laïcisées », s’est « imposée comme fondement humaniste du respect de la diversité ». Animée par le sens critique et la connaissance de l’évolution culturelle, épargnerait-elle Queequeg, l’un des héros du roman Moby Dick (1851), de Herman Melville, le grand classique américain ?

Un autre célèbre écrivain des États-Unis, Mark Twain, a pourtant subi une censure récente pour son roman Huckleberry Finn (1884), jadis vu comme une œuvre antiraciste pionnière, dont la verve populaire fit dire à Ernest Hemingway en 1935 que « toute la littérature américaine moderne en découle ». Mais les censeurs actuels n’y ont repéré que le mot en n, prononcé environ 200 fois, si bien que des écoles interdisent le livre aux élèves même si le terme litigieux y apparaît dans un contexte nullement méprisant.

Pas étonnant que Massé accorde de l’importance au texte paru aux États-Unis le 7 juillet 2020 dans le Harper’s Magazine et qui rejette cette forme de censure. Il rappelle qu’il a été signé par de nombreuses personnalités intellectuelles, comme Margaret Atwood, Salman Rushdie, Noam Chomsky. Selon Massé, pour éviter de se pervertir en sombrant hypocritement dans une censure déguisée, la tolérance devrait s’accompagner du relativisme et de l’universalisme, tous deux ouverts à l’autocritique.

Sur ce point, la réflexion de l’anthropologue, trop abstraite, manque parfois d’exemples concrets. Mais Massé excelle en citant l’autoportrait littéraire de Rushdie : « Je suis bombayiste, de Bombay, la ville la plus cosmopolite, la plus hybride, la plus mélangée de l’Inde… J’étais déjà un métis, un bâtard de l’histoire, bien avant que Londres n’aggrave la situation. »

Loin de la vision idéalisée du gardien d’une pureté identitaire, cela révèle une identité complexe encline à l’occidentalisation moqueuse. Bref, un clin d’œil à la modernité du monde entier.

 

 

La tolérance pervertie

★★★

Raymond Massé, Les Belles Lettres, Paris, 2022, 240 pages

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