«Les morcèlements»: une angoisse si vaste

Véritable voyage dans les méandres de l’esprit torturé d’une femme angoissée, le livre détaille les impacts de l’anxiété sur le corps.
Photo: Tête première Véritable voyage dans les méandres de l’esprit torturé d’une femme angoissée, le livre détaille les impacts de l’anxiété sur le corps.

C’est d’abord la page couverture qui attire l’attention. Un collage. Une femme, vêtue d’une robe blanche et d’un pull rouge, au-dessus desquels flotte un demi-visage. Ses vêtements sont couverts de traits de crayon rouge vif, qui semblent gribouillés à la hâte. Derrière, un fond noir qui menace de l’engloutir.

L’œuvre — réalisée par l’artiste visuelle Marin Blanc — évoque la solitude, le vertige, la déconnexion. Pourtant, il s’en dégage une impression de douceur, de bienveillance, d’acceptation.

Les morcèlements, premier roman de Mélanie Boilard, navigue dans les mêmes eaux. Véritable voyage dans les méandres de l’esprit torturé d’une femme angoissée, le livre détaille les impacts de l’anxiété sur le corps, sur la perception de soi et sur l’occupation de l’espace.

« Comment appartenir au monde si on ne sait que détonner dans l’espace ? » demande Gabrielle, la narratrice. Cette jeune femme est rongée par une angoisse qui estompe les contours de son existence et brouille ses perceptions. Son corps, habité par une vaste terreur, menace à tout moment de se rompre, de se répandre en fragments indigestes sur le plancher, et ce, dans l’indifférence générale.

Car Gabrielle manque d’attention. Depuis toujours, l’amour de ses parents ne panse aucune de ses plaies, tout dirigéqu’il est vers Zoé, sa sœur aînée, parfaite, en contrôle, modelée aux attentes de la société. À preuve, son album de bébé, rempli de rires, de souvenirs de glaces fondantes, de barboteuses et de courses à travers champ. L’album de Gabrielle, de son côté, est vide ; symbole ultime de la volonté d’annihilation de ses parents envers cet enfant non désiré, venu rompre l’équilibre familial.

Lorsque c’est son ventre qui se met à gonfler, la narratrice regarde avec effroi sa peau distendue, symbole du parasite qui fait son nid dans ses entrailles. Pourtant, encore une fois, personne ne remarque les changements qui affligent sa silhouette.

Parce qu’il refuse de tomber dans l’autojustification, Les morcèlements est un livre difficile. Son histoire — et son personnage complexe et difficile à aimer — existe pour que quiconque puisse s’en approprier des bribes, mais elle ne s’explique pas, ne s’embellit pas d’une couche de vernis, n’emprunte pas le parcours du romantisme, encore moins celui de la rédemption.

Avec sa narration elliptique et hautement imagée — qui gagnerait à ralentir par moments —, Mélanie Boilard expose les choses comme elles le sont, ne se met pas à l’abri des lieux communs ni de la banalité du quotidien et ne cherche pas à faire sens des pensées confuses d’un esprit psychotique. Ce serait accepter d’accoler un tabou aux failles de la santé mentale. Ici, le lecteur est encouragé à accepter ce qu’il ne peut comprendre — les murs qui se recouvrent de noirs et engloutissent, les crises, les fabulations, les méchancetés —, à faire preuve d’ouverture devant les différentes facettes de la fragilité humaine et à trouver, quelque part dans cette noirceur, les parcelles d’espoir que l’écrivaine sème, comme des cailloux qui permettent de retrouver le chemin vers soi.

 

Les morcèlements

★★★

Mélanie Boilard, Tête première, Montréal, 2022, 168 pages

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