La réussite de Martha Wainwright

Martha Wainwright au piano et Fanny Britt à l’Ursa, dans le Mile-End
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Martha Wainwright au piano et Fanny Britt à l’Ursa, dans le Mile-End

On devait se rencontrer à l’Ursa, son presque-pied-à-terre du Mile-End. Son lieu à tout faire : « salle de spectacle/café/bar/ centre communautaire/club privé/galerie et toute autre vocation possible », comme elle l’écrit dans l’avant-dernier chapitre de Rien de grave n’est encore arrivé, ses mémoires parus le mois dernier dans leur version anglo d’origine, Stories I Might Regret Telling You, et ces jours-ci en français dans la traduction attentive et fluide de Fanny Britt. Truchement de la langue, truchement de l’écran : la dernière bordée de neige d’avril et la sixième vague de la COVID ont eu raison de la proximité souhaitée.

« Toi, t’es où ? » s’enquiert-elle lorsqu’on finit par se voir. Constat : on est deux piétons sur l’autoroute du numérique, on a un mal fou à se connecter, son ordi flanchera en cours de conversation. Qu’à cela ne tienne, cette jase face à face vivra.

N’a-t-elle pas survécu à tout, elle ? À commencer par être « née de justesse ». Première page, premier secret dévoilé : ça commence franc comme une coupe à la scie mécanique. Tchac ! « Ma mère, Kate McGarrigle, et mon père, Loudon Wainwright III, m’aimaient, ou, à tout le moins, ils ont appris à m’aimer. Quand j’étais adolescente, Loudon m’a confié qu’initialement, il n’avait pas voulu de moi, qu’il avait même insisté auprès de ma mère pour qu’elle se fasse avorter. Elle avait toutefois paniqué au moment de l’opération et le médecin était gentiment intervenu. »

Ils ont bien failli être bien courts, ces mémoires. Notez que Sartre en a façonné L’être et le néant, sa brique d’un kilo (très exactement : on achetait le livre comme unité de mesure durant la guerre). « Ça a été déterminant, on peut le dire », commente-t-elle en souriant légèrement. « L’apprendre à 14 ans, un moment où t’es pas trop bien dans ta peau, c’est une réalité qui te frappe. Oui, ça te blesse, mais ça explique comment tu te sens, aussi. It made sense, you know ? I felt different. So I was ! » Dans le livre, elle a une manière magnifique de l’exprimer : « Une outsider dotée d’une famille férocement complice. »

Entre les rejetset la reconnaissance

 

Le livre oscille entre les (nombreuses) histoires de rejet et les (trop rares) moments de reconnaissance. Disproportion manifeste. Dont Martha est responsable au moins autant que son entourage : elle l’avoue sans ambages. « C’est sûr que tu te mets dans une position plutôt négative par rapport à toi-même. Ça justifiait mon casting. J’ai grandi dans une pièce de théâtre où il y avait Kate et Anna, et Loudon, et puis Rufus : c’était qui, dans l’histoire, la petite dernière, la petite sœur ? J’étais définie par eux, et je cherchais d’autant à me trouver une identité. Like any teenager, really… maybe a little more dramatic ! So I took that role and tried to make it mine. »

Elle passe systématiquement du français à l’anglais, presque toujours au même moment : quand elle a fait le tour de son explication et veut résumer le propos.

Écoles catholiques canadiennes-françaises au départ, école de la vie à New York, elle a dans les veines une Gabrielle (sa grand-mère adorée) autant qu’un Pat Donaldson, le compagnon de Kate pendant 10 ans, « un bassiste écossais ». Martha brosse de chacun un portrait affectueux, ne nous épargnant aucun détail. « Une fois, [Gaby] a oublié son dentier sur une table et mon chien s’en est emparé pour l’enfouir quelque part dans le jardin. » Non seulement tout ce qu’écrit Martha Wainwright est rigoureusement vrai, non seulement elle n’évite aucun malheur dans le programme de son cirque, mais elle est truculente et dangereusement drôle. « But not “funny, ha ha”, j’espère ! » Jamais ! « J’aimerais pas ça. Je suis drôle et pas drôle en même temps. »

Oui, sexe, drogue et tout ça,et après ?

Forcément, la carrière de Martha progressant, on suit en parallèle et en coulisses les faits d’armes de Rufus, les tournées d’Anna et Kate, de sorte que le récit nous mène à ce qu’il faut bien appeler la section « sexe, drogue et rock’n’roll ». Oui, on transite par le notoire Château Marmont de Los Angeles, et l’on passe une nuit tout en lignes blanches chez Stephen Stills : la liste des célébrités est certes impressionnante, mais ces révélations-là sont les moins révélatrices du livre. Les plus banales, finalement.

« J’ai vu beaucoup de choses, j’ai rencontré beaucoup de célébrités, and it was fun when it was fun, mais être dans l’industrie du disque et du spectacle n’a jamais été facile pour moi, surtout pour une femme comme moi, passionnée, extrême, qui voulait beaucoup être aimée, mais qui ne voulait pas faire de compromis. They made it hard for me, and I made it hard for myself, you know ? »

La vraie vie

 

Mais le cœur du livre est ailleurs. Dans le détail de son premier avortement, dans la périlleuse, voire miraculeuse naissance d’Arcangelo (on est en plein épisode de la série Call the Midwife), qui correspond à la dernière phase du cancer qui va emporter Kate McGarrigle. Ici, la propension à la dramatisation chez Martha est sans doute en dessous de la vérité crue de cette période de malheur-bonheur en collision.

« Ma vie de femme, mes relations avec mes parents, mes histoires d’amour, l’échec de mon mariage et la bataille avec mon ex, la presque impossibilité pour une femme de trouver un équilibre entre la vie de famille et la carrière — it’s more like a tightrope —, c’est ça que je voulais raconter. Tout simplement l’histoire d’une femme. »

L’histoire finit plutôt bien. Même si la suite reste à être vécue, on peut au moins affirmer, comme dit le titre : rien de grave n’est encore arrivé. Rien de très, de trop grave, relativisons. « Je suis un foutu phénix, ou mieux, une hydre, écrit Martha. On se sortira de ce merdier. Je suis en bonne santé, mes enfants aussi, nous vivons dans une ville super, et je suis capable de gagner ma vie comme une grande. I’m a fucking hydra. Arrachez-moi la tête, et je m’en ferai pousser une neuve. »

Fanny Britt et les mots de Martha

Alliance idéale. Martha Wainwright est presque intraduisible, il fallait donc une quasi-magicienne : vous, Fanny Britt, traductrice, romancière, créatrice de pièces de théâtre. La lecture sonne juste, une impression que les traductions de bios très « orales » confèrent rarement. Ainsi, une fois Bruce Springsteen traduit, on ne l’entend plus parler ; on entend un Français qui ne comprend pas le New Jersey. Vous nous faites entendre Martha. Pourquoi ça fonctionne ?

 

Je ne saurais trop dire, mais il y a peut-être une piste ici : nous appartenons à la même culture, d’une certaine manière. Montréalaises, du même âge, nous baignons dans des références semblables, même si je suis loin d’avoir une vie aussi excitante que la sienne — et puis je l’écoute depuis si longtemps ! Ce langage, cette manière de voir les choses, je les connais intimement.

 

Quel défi ça pose quand la biographe n’est pas écrivaine a priori, même si elle écrit des paroles de chansons ?

 

Je pense que le défi résidait dans l’importance de garder le fil de la pensée bien tendu, alors que la pensée, elle, surtout en ce qui concerne le souvenir, a tendance à fleurir et à grimper comme une vigne dans plusieurs directions à la fois. L’anglais étant souvent plus « simple » à l’écrit, il peut être ardu de rendre avec agilité une pensée foisonnante sans embrouiller le texte.

 

Y avait-il de l’intraduisible ? Le titre en anglais, par exemple ?

 

On a fait des essais de titre plus littéraux — genre Je regretterai peut-être vous l’avoir dit —, mais les sonorités, la longueur, tout nous semblait plus alambiqué. Et puis Martha a exprimé le désir qu’un titre original soit proposé. J’ai soumis quelques propositions tirées du contenu du livre ou inspirées des chansons de Martha, dont « rien de grave n’est encore arrivé », une phrase tirée d’une chanson de Loudon Wainwright dont elle parle dans le livre. Et on a trouvé que tous les éléments importants du titre anglais s’y retrouvaient : le côté baveux, le côté drôle, le côté vulnérable.

 

Qu’avez-vous découvert sur Martha ? Qu’est-ce qui vous a surprise ?

 

En ma qualité de groupie de longue date, je savais déjà beaucoup de choses, mais j’ai été touchée et bouleversée de lire les écueils de sa relation avec Kate. Elle avait souvent abordé ses conflits avec Loudon et Rufus dans ses chansons, mais moins le côté plus douloureux de sa relation avec sa mère. Je trouve qu’elle le fait dans le livre avec beaucoup de courage. On peut rendre hommage à ceux qu’on aime tout en nommant leurs parts d’ombre. En fait, on dirait que ça en fait un hommage plus profond.

 

Votre vision de Martha est-elle différente après ce livre ?

 

Je pense que je l’admire encore plus, qu’elle m’inspire encore plus. À 25 ans, l’écouter me donnait du courage, me poussait à assumer ma voix, me rendait solidaire des récits des femmes. À 44, la lire m’a donné envie de fouiller encore plus loin la lucidité et, surtout, de me libérer des carcans qui me minent encore.


 

Rien de grave n’est encore arrivé

Martha Wainwright, traduction de Fanny Britt, Québec Amérique, Montréal, 2022, 288 pages



À voir en vidéo