Livres - Deux automatistes sur la route

Thérèse Renaud
Photo: Jacques Grenier Thérèse Renaud

22 octobre 1946, il est 11 heures. Une jeune Montréalaise monte à bord du Wilheim IV en direction de Rotterdam, laissant derrière elle famille, amis et fiancé. Thérèse Renaud a 19 ans et elle a dû convaincre son père de la laisser faire seule la traversée. Elle sait ce qu'elle quitte mais ignore ce qu'elle va trouver là-bas, dans cette Europe meurtrie par la guerre.

«La traversée dura quinze jours. Au matin du treizième jour, l'on aperçoit les côtes anglaises, ou plutôt les plages et les dunes de sable. Soudain apparaît un imposant château émergeant du brouillard matinal. Quelle effarante prémonition s'empare de moi! Dans un éclair de lucidité, je comprends que j'ai vraiment quitté la Belle Province pour un autre continent et j'éprouve à nouveau l'angoisse déjà ressentie, mais cette fois elle atteint des profondeurs insoupçonnées. NON, il m'est impossible de retourner chez moi et je devrai aborder seule cette terre étrangère convoitée depuis si longtemps.»

Plus d'un demi-siècle a passé depuis cette folle aventure et, pourtant, Thérèse Renaud n'a perdu ni son mordant esprit progressiste ni sa candeur naturelle. Elle lance ces jours-ci Un passé recomposé. Deux automatistes à Paris, un important témoignage de ce que furent les années 1946-1953 pour Fernand Leduc et elle-même, jeune couple d'artistes québécois fraîchement débarqués à Paris, où ils passeront la majeure partie de leur existence. Rencontrée cette semaine chez un neveu établi à Montréal, l'auteure se souvient de l'urgence qui animait les deux amoureux à l'aube des années 1950. «Ici, tout était si contraignant, nous étions pris dans un carcan qui est vite devenu insupportable. Il nous apparut essentiel d'aller étancher notre soif immense là où la création libre semblait possible», raconte-t-elle, faisant écho à son récit en même temps qu'aux Sables du rêve, premier recueil publié en 1946 et dans lequel elle écrit comme une prémonition: «Je suis à déplier encore le chemin. Continuer sans jamais pâlir de honte.»

Sautant du présent au passé, Renaud retrace donc les faits saillants de ces années marquées par la promesse de l'oeuvre à faire et par un idéal commun que Roland Giguère a décrit autrefois en ces mots: «Mes amis étaient peintres, eux refaisaient le paysage car "le paysage était à refaire" lui aussi; ils créaient de toutes pièces ces lieux exemplaires où nous allions rêver.» Période exaltante, certes, où vivre signifiait, pour ces avant-gardistes en quête d'absolu, la rupture nécessaire avec une tradition étouffante et une éducation bourgeoise et catholique. «Combattre l'idée d'un Dieu avec une barbe et la philosophie réductrice selon laquelle n'existaient que le Bien et le Mal ne fut pas de tout repos», rappelle Thérèse Renaud, pour qui le fondement de l'existence a toujours résidé dans l'invention d'un modèle intérieur qui corresponde à sa propre inspiration.

Foisonnante à l'extrême, cette période n'est cependant pas exempte de doutes et de remises en question nourris par les correspondances avec les amis restés au Québec, puis par la pléthore d'obstacles charriés par la vie quotidienne. Les nombreuses lettres échangées à cette époque par Leduc et Borduas sont révélatrices de la fébrilité qui entoure la publication de Refus global, mais aussi des longs épisodes de découragement qui succèdent à «l'événement» tant attendu. Reproduites et savamment insérées au coeur du récit, ces lettres s'avèrent d'une grande pertinence et éclairent substantiellement le propos de Thérèse Renaud. Dans celle-ci, datée du 1er avril 1948, Leduc raconte à Borduas qu'il vient de lire Pour en finir avec le jugement de Dieu d'Artaud. «Évidemment, nous en arrivons là. La destruction qui hier nous faisait trembler, nous l'appelons sauvagement. Destruction massive et systématique qui efface toutes traces et jusqu'au souvenir de la présente civilisation. L'homme ne peut plus rien pour l'homme! Il ne s'agit pas de la fin du monde mais du recommencement d'un monde. Notre art ne peut rien de plus que de témoigner de la conscience de la nécessaire, imminente et fatale destruction de la présente civilisation.» Il joindra à son envoi le texte qui paraîtra quelques mois plus tard dans le célèbre manifeste.

C'est donc un Leduc fiévreusement déterminé que nous découvrons dans ces lettres, idéaliste en même temps qu'ancré dans une réflexion métaphysique rigoureuse, elle-même inspirée par des lectures philosophiques et par la rencontre du penseur Raymond Abellio. Convaincu que l'artiste ne doit jamais se compromettre dans quelque négoce que ce soit, le peintre préfère crever de faim que de s'abaisser à faire la cour à tel ou tel coq pour exposer ses toiles dans les galeries parisiennes: «Fernand a toujours été profondément timide et n'a jamais rêvé de faire carrière. Son seul moteur a été de peindre et de partager ainsi "cette part d'intensité, (feu) d'absolu et d'amour en soi."»

Son incorruptible alliée ne ménagera pas ses mots pour décrire la «dèche» qui les rattrape sans cesse, les mille et une ruses qu'ils durent inventer pour s'assurer d'un toit et de quelques patates pour survivre, le désespoir devant la stagnation culturelle du Québec, qui ne manque pas de les affecter. «La solitude au sein de l'agitation tragique où tombe une moisson de riches énergies, serait par moments insupportable sans des voix telles que la vôtre. J'ai l'impression en ce moment d'un immense chaos à traverser; chaque mot de vous est un profond réconfort», écrit Leduc à Abellio, qui deviendra plus tard un grand ami.

Malgré les dissensions avec Riopelle, Breton et autres ego démesurés, en dépit des incalculables coups durs que le destin leur réservera, Thérèse Renaud et Fernand Leduc réussiront à faire front commun afin de défendre un idéal inaltérable, celui de la création à tout prix. «La nécessité de faire l'unité en soi pour opérer par rayonnement», écrit Leduc en 1950. «Quelle puissance d'énergie possède la vie, même dans les pires adversités, l'essentiel étant d'y associer un irrésistible désir de création», répondra Renaud en 2004, revisitant le processus complexe à l'oeuvre chez des artistes de leur trempe et déboulonnant par le fait même une part du mythe qui entoure aujourd'hui la fondation de Refus global. «La fin éclaire le commencement», a écrit Abellio. Ainsi, certains personnages que l'histoire avait confinés à tort dans des rôles secondaires reprennent enfin la place qui leur revient. Pour le plus grand bien de notre mémoire collective.

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Un passé recomposé. Deux automatistes à Paris (1946-1953)

Thérèse Renaud

Nota Bene

Québec, 2004, 175 pages