Un grand roman épique signé Tomson Highway

On a beaucoup parlé de littérature amérindienne cet automne. Mais, à moins que j'en aie manqué des bouts, ce qui arrive et peut parfois faire du bien, il n'a pas encore été question chez nous de Tomson Highway, dont le superbe et seul roman, Champion et Ooneemeetoo, publié chez Doubleday en 1998 et déjà traduit en allemand, est enfin disponible en français grâce aux bons soins des Éditions Prise de parole.

Il était grand temps que les lecteurs québécois découvrent cet auteur qui, lors d'une conférence donnée en Saskatchewan, dénonçait «l'arrogance et l'entêtement linguistique des Canadiens anglais, [qui ont failli] briser ce pays. Apprendre la langue de l'autre, ajoutait-il alors, est la forme ultime du respect». Highway, si on en croit son CV, connaîtrait lui-même une quinzaine d'idiomes, ce qui semble quelque peu exagéré, mais il est certain que ce globe-trotter invétéré manie avec aisance l'anglais, le français et le cri. Et pour en finir avec les détails biographiques, ajoutons que ce dramaturge originaire de l'extrême nord du Manitoba, premier auteur de nationalité autochtone à être reçu membre de l'Ordre du Canada (1994), est connu comme le loup blanc dans le reste du pays. Et au Québec? Décidément, le problème des trois solitudes a la vie dure...

Un choc

Le roman, maintenant. Il m'a jeté par terre. Un de ces chocs comme on en reçoit un toutes les deux ou trois saisons littéraires, sur les sentiers guère fréquentés du grand roman épique, à portée universelle. Dans ce livre qui apprête le réalisme magique à la sauce du Nord (la verte, vous savez, préparée avec le contenu d'une panse de caribou surie au soleil, et puisque référence culinaire oblige en cet automne de bons petits plats littéraires), difficile, en effet, de ne pas voir la griffe d'un García Marquez né sous le signe de Septentrion; difficile, aussi, de ne pas voir dans le roman de Tomson Highway un jalon, un de ces livres fondateurs de tradition.

Je connaissais des poètes attikameks, un dramaturge huron, et bon, il y a eu ce roman d'une auteure inuite qui n'était pas vraiment un roman. Et puis, mea culpa, je prends trop rarement des nouvelles de Thomas King, romancier et nouvelliste drôlement doué, découvert par hasard au détour d'une anthologie, Cri lui aussi, vivant, comme l'autre, chez nos invisibles voisins, et parfaitement inconnu du public québécois alors que le moindre pousseux de crayon de l'Arkansas se voit automatiquement traduit à Paris et catapulté dans nos vitrines. Highway, c'est autre chose... La seule réaction sensée est de faire fête à un tel ouvrage qui nous parle de cette part de nous-mêmes qu'une histoire frileuse nous a appris à renier.

L'héroïne métisse d'une nouvelle de Margaret Lawrence s'appelait Piquette Tonnerre. Des personnages du roman de Tomson Highway portent des noms comme Peroxide Lavoix, Kaka McRae, Petit Goéland Ovaire, Poupée joviale Magipom, et sa chère soeur (ou sa fille?), Fente de fesses Magipom. Et tout est de cette eau, irrésistible. Une verdeur de langage, des métaphores à se rouler dans la mousse de caribou parmi les épilobes en fleur. Quand ces gens se mettent à danser, la maison se secoue comme une vieille chienne humide. Ouah!

Mais le tour de force de Tomson Highway est multiple et ne tient pas seulement dans cette écriture enlevée, tout à la fois jouissive et onirique. Non, le véritable exploit, celui qui élève cette matière riche et imagée à la tranquille dignité du chef-d'oeuvre, est l'incontestable maîtrise avec laquelle il marie la gravité de son sujet et un humour dévastateur pour transformer ce récit d'un épisode sordide de l'histoire canadienne en un formidable opéra baroque. Ce n'est pas se montrer indiscret que de révéler ici ce qu'on peut apprendre dans le dossier de presse, à savoir la nature largement autobiographique de Champion et Ooneemeetoo. C'est-à-dire, et présenté du point de vue amérindien, le kidnapping moral et légal de ces enfants qui furent arrachés à leurs prairies de lichen et envoyés dans des pensionnats où les attendaient faveurs divines et sévices sexuels, distribués avec une ferveur égale. Élevés dans la honte de la différence et la mutilation de la langue natale. Mais aussi, et c'est là le miracle, dans la découverte d'une culture qui n'était pas que sombre oppression, qui recelait ses propres sources de guérison, dont la musique. Des deux frères, l'un se découvre prodigieusement doué pour le piano, l'autre, hélas beau comme un ange, deviendra danseur de ballet, logiquement destiné à dépérir du sida loin de la ligne de trappe paternelle puisque marqué à vie par sa rencontre avec les bourreaux ensoutanés, alliés du Wendigo.

Dans le même dossier de presse, on peut aussi lire que Tomson Highway ne cultive aucune rancoeur à l'endroit de ses tourmenteurs de jadis. Entre le pouvoir rédempteur de l'art et la foi de ses pères, on le sent trop confiant, trop serein pour s'abandonner à ces vaines lamentations tournées vers le passé. C'était hier, souvenez-vous, dans les journaux d'un océan à l'autre, le déballage cathartique: petits sauvages comme petits Blancs, agressés par une même autorité. Il fallait l'imagination d'un homme sain pour en tirer un livre d'une telle puissance et d'un si haut comique.

Un mot sur le traducteur. Dans une note en préface, Robert Dixon tient à assumer «à lui seul la responsabilité de toutes les carences du texte qui suit». Tous les traducteurs n'ont pas ce courage. Or, presque partout, Dixon a fait les bons choix. Il s'en tire avec honneur, voire avec brio.

Tomson Highway: avec deux ou trois langues, on a des ailes. On peut voler.

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Champion et Ooneemeetoo

Tomson Highway

Traduit de l'anglais par Robert Dixon

Prise de parole

Sudbury, 2004, 353 pages

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