Roxane Gay rend hommage à celles qui osent exister

Que ce soit par l’essai, la fiction ou son fil Twitter, c’est toujours un peu ce que fait Roxane Gay: inciter les femmes — TOUTES les femmes — à prendre contrôle de leur histoire, à se battre pour leur agentivité, leur sécurité, leur espace, à comprendre et à célébrer leurs failles, leurs peurs et leur complexité.
 
Photo: Amélie Grenier Que ce soit par l’essai, la fiction ou son fil Twitter, c’est toujours un peu ce que fait Roxane Gay: inciter les femmes — TOUTES les femmes — à prendre contrôle de leur histoire, à se battre pour leur agentivité, leur sécurité, leur espace, à comprendre et à célébrer leurs failles, leurs peurs et leur complexité.
 

En 2014, l’écrivaine et professeure américaine Roxane Gay lançait l’essai — devenu culte — Bad Feminist ; une réflexion révolutionnaire sur l’état actuel du mouvement pour les droits des femmes. En s’appropriant ce titre ironique de mauvaise féministe, l’autrice invitait ses consœurs à assumer leurs contradictions et à en faire des forces pour la défense de l’égalité des sexes.

Que ce soit par l’essai, la fiction ou son fil Twitter, c’est toujours un peu ce que fait Roxane Gay : inciter les femmes — TOUTES les femmes — à prendre contrôle de leur histoire, à se battre pour leur agentivité, leur sécurité, leur espace, à comprendre et à célébrer leurs failles, leurs peurs et leur complexité.

Le recueil Difficult Women — qui regroupe des nouvelles écrites en majorité avant 2012, lorsque l’écrivaine était à l’université — met en scène des femmes qui, en dépit des traumas, des violences, des jugements et des barrières, se battent pour avoir le droit d’exister, et pour vivre leur vie comme elles l’entendent. Des femmes qui font l’amour, des femmes qui portent des enfants, leur donnent naissance ou en font le deuil. Des femmes violées, battues, humiliées, prêtes à se faire violence, à se mettre dans des situations dangereuses pour reprendre le contrôle.

Le titre du livre, d’une grande éloquence, fait référence avec ironie à cette vision phallocentrique selon laquelle une femme n’est jamais aussi belle, aussi facile à vivre, aussi propre à marier que lorsqu’elle sait se taire.

« Les femmes qui expriment des besoins, des désirs, des pensées et des sentiments sont souvent qualifiées de “difficiles” parce qu’elles osent exister, souligne Roxane Gay au Devoir, par clavier interposé. Mes personnages pourraient être considérés comme tels, alors qu’en réalité, ce sont souvent les hommes dans leur vie qui sont difficiles. Ce sont eux qui les font douter d’eux-mêmes, ou se sentir coupables de vouloir la réciprocité, l’égalité ou autre chose. »

Réagir à ses blessures

Dans la nouvelle « Je te suivrai », la relation fusionnelle entre deux sœurs est expliquée par l’enlèvement et les abus dont elles ont été victimes enfants. Dans « Briser jusqu’au bout », une femme en deuil de son enfant se laisse violenter par un homme cruel et colérique. Ailleurs, une femme est rejetée de tous, traquée par l’eau et ses ravages. Une autre accepte sans mot dire que son mari change régulièrement de place avec son frère jumeau.

Les héroïnes de Roxane Gay ont vécu des expériences difficiles — agressions sexuelles, maritales et domestiques, grossophobie, racisme ou colorisme — et sont contraintes de vivre avec ces blessures et de réagir en fonction de celles-ci. L’autrice explore tout le spectre de la violence subie par celles qui se trouvent dans la marge, et la manière dont cette violence est perpétrée et consommée autant par les hommes que les femmes en situation de privilège.

« Les antécédents des personnages, qui ont vécu leur lot d’horreurs, sont dévoilés avec beaucoup de doigté, comme des strates que l’on découvre une par une, indique Olivia Tapiero, à qui a été confiée la traduction française du recueil. L’écrivaine commence par montrer leurs comportements, parfois choquants, avant de plonger dans leur passé. Comme lecteur, ça nous permet de comprendre à quel point c’est facile de juger quelqu’un lorsqu’on ne sait pas ce qui est derrière. »

La traductrice souligne aussi le talent de l’autrice pour sculpter des visages d’une grande authenticité et d’une complexité qui outrepassent l’objectification. « J’ai beaucoup d’admiration pour cette capacité à nommer les traumatismes sans qu’on ait l’impression de les exploiter, sans déshumaniser le personnage qui souffre. Cette éthique dans la fiction traverse le travail de Roxane Gay en général. Tous ses protagonistes ont une humanité, même si elle est parfois très laide. Lorsqu’elle met en scène des agresseurs, elle nous permet de disséquer leur perception, de les regarder en face sans jamais les absoudre. »

Roxane Gay laisse une grande place à l’interprétation et à l’expérience des lecteurs, notamment dans certaines nouvelles empreintes de réalisme magique, telles « Le sacrifice des ténèbres », où un mineur vole vers le soleil, absorbant toute la lumière du monde, ou encore « Requiem pour un cœur de verre », dans laquelle un lanceur de pierres marie une femme de verre, avant de la tromper avec quelqu’un qu’il peut aimer moins prudemment.

« J’aime les contes de fées dans toutes leurs incarnations, et j’aime jouer avec les extrêmes qui y sont couverts — le bien et le mal, la lumièreet l’obscurité, l’amour et la haine. On y trouve une richesse narrative inouïe », explique l’autrice.

La justice pour toutes

De véritables tsunamis ont secoué la planète femme depuis la publication de la version originale du recueil, en 2017. Les luttes féministes ont gagné en visibilité, notamment grâce aux mouvements #MoiAussi et Time’s Up, repris par le gratin hollywoodien. La bataille n’en est cependant encore qu’à ses balbutiements, selon Roxane Gay.

« Nous allons certainement dans la bonne direction, mais nous ne sommes pas aussi loin que nous devrions l’être sur la route de l’équité et de la justice. En fait, nous avons à peine bougé. Trop de gens évitent encore l’étiquette de féministe, ou veulent la redéfinir, alors que la définition est simple et déjà bien établie. En ce moment, nous devrions nous concentrer sur la liberté reproductive, les garderies subventionnées, les droits des personnes trans et l’équité salariale ; bref, revoir les problèmes sur lesquels nous nous sommes toujours concentrés d’un point de vue intersectionnel. »

« Il est important de garder en tête que ce ne sont pas toutes les femmes qui peuvent prendre la parole, renchérit Olivia Tapiero. Nous sommes encore dans un environnement hostile aux femmes racisées et trans. Tant que celles qui se trouvent dans les marges ne seront pas représentées dans nos luttes, nous échouons. »

Extrait

Elle essaye de marcher ni trop vite ni trop lentement. Elle ne veut pas attirer l’attention. Elle fait semblant de ne pas entendre les sifflements, les commentaires obscènes. Parfois, elle oublie, elle sort en jupe ou en débardeur, parce qu’il fait chaud et qu’elle veut sentir l’air chaud sur sa peau nue. Elle est très vite rappelée à l’ordre. Elle garde ses clés de voiture dans sa main, les laisse dépasser entre ses doigts, comme des griffes émoussées. […] Quand elle quitte le travail ou le bar de bonne heure, elle appelle un service de voitures, quand la voiture arrive devant son immeuble, elle jette un coup d’oeil pour vérifier qu’elle peut traverser, en toute sécurité, la petite distance qui sépare le trottoir de la porte. Elle a raconté ça à un de ses chums, il lui a répondu : « Tu es complètement cinglée. » Elle en a parlé à une nouvelle amie au travail, elle lui a dit : « Ma belle, t’es pas folle. T’es une femme. »


Difficult Women 

Roxane Gay, traduit de l’anglais par Olivia Tapiero, Mémoire d’encrier, Montréal, 2022, 352 pages



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