Vouloir mourir, la belle affaire!

«Une femme extraordinaire» est porté par tout l’amour que Catherine Éthier voue aux mots, par sa délectation à créer des images, par son art d’agencer trivialité et raffinement.

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Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Une femme extraordinaire» est porté par tout l’amour que Catherine Éthier voue aux mots, par sa délectation à créer des images, par son art d’agencer trivialité et raffinement.

Bien que Catherine Éthier y traite d’anxiété, de dépression et d’idées suicidaires à travers les tribulations professionnelles de son alter ego, Corinne Gazaille, Une femme extraordinaire met du baume au cœur après deux ans de pandémie, deux ans à angoisser devant l’inconnu, deux ans à se faire marteler que tout ira bien. Un peu plus et on la remercierait d’avoir procrastiné pendant tant d’années.

« Je n’espérais pas faire du bien, mais je pensais que le roman allait peut-être apaiser certaines personnes, ou juste briser la solitude qui est souvent associée à ces pensées qui nous habitent et nous traversent, explique la romancière au téléphone. C’est une tout autre histoire que j’avais en tête quand j’ai signé le contrat. Je l’ai donc écrite pendant la pandémie avec toute l’anxiété supplémentaire qui a fait exacerber mes grandes réflexions de fille toute seule dans son salon. »

Approchée il y a sept ans par les Éditions Stanké, époque où elle écrivait pour Urbania, soit avant le succès qu’allait enclencher sa participation à Code F, Catherine Éthier songeait à une façon de rompre le contrat avant qu’on lui rappelle au début de la pandémie que son éditrice, Marie-Ève Gélinas, avait eu le temps d’avoir deux enfants.

« J’étais terrifiée à l’idée d’écrire un roman. J’avais l’impression que je n’avais rien à dire, donc je repoussais le moment, toujours avec beaucoup d’agilité. J’étais l’artisane de mon propre malheur. À l’automne 2020, je croyais naïvement que j’aurais amplement le temps d’écrire, mais je n’ai jamais autant travaillé que pendant la pandémie. J’étais très, très près de mes émotions, de mon ressenti ; c’est très près de moi, ce roman-là. Ça a été écrit en hurlant et en m’ouvrant le thorax. »

Un peu à l’image de cette femme à la chair rose qui, entourée d’oiseaux et de fleurs telle une princesse de Disney, nous offre ses entrailles sur la couverture conçue par la tatoueuse et illustratrice Char Bataille : « C’est un peu trash. Ça fait partie de ce que j’aime, surprendre au milieu d’une phrase, sortir quelque chose d’un peu lourd dans une belle tournure tout en dentelle. »

Elle a tout pour elle

Chroniqueuse découvrant avec stupéfaction la célébrité, Corinne Gazaille fait rire tout le monde avec ses mots d’esprit. Tous ceux qui la trouvent extraordinaire ignorent cependant que la jeune femme a le mal de vivre, qu’elle achète compulsivement des vêtements qu’elle ne portera jamais et que l’idée de faire ses déclarations de revenus la paralyse.

Pour les besoins d’un article sur un luxueux vaisseau de croisière, Corinne se rend en Asie avec l’urne de son grand-père dans ses bagages. À son arrivée, elle se lie d’amitié avec Earl, pathétique youtubeur qui passe ses journées dans un parc Disney. Hélas ! Tout l’opulent bling bling qui s’offre à Corinne ne l’empêchera pas de sombrer davantage dans la dépression.

Fidèle au ton des chroniques de l’autrice, Une femme extraordinaire est porté par tout l’amour que Catherine Éthier voue aux mots, par sa délectation à créer des images, par son art d’agencer trivialité et raffinement. Grouillant de références à la culture populaire, de descriptions assassines et de réflexions hilarantes, le roman, où l’autrice évoque sans crier gare la violence conjugale et les agressions sexuelles, écorche au passage le showbiz et la culture du vide. Le cœur serré, on repose à tout moment le livre sur ses genoux afin de se taper sur les cuisses.

« J’imagine que quelques personnes qui vont s’y aventurer vont dire : “Oh ! My God ! Trop de mots !” Je suis très en paix avec tout ce que j’ai pu faire. J’ai travaillé très fort, mais là, il ne m’appartient plus. Il y a beaucoup de mots, j’avais envie de me payer la traite et d’être un peu cynique parce que je n’ai pas le temps de m’étendre dans mes chroniques de trois minutes. C’était mon petit espace de jeu où je n’avais pas de compte à rendre à personne, où je pouvais me permettre toutes ces folies-là avec beaucoup de clins d’œil et beaucoup d’amour. J’ai eu beaucoup de plaisir malgré la lourdeur du propos à certains égards. »

M’entends-tu ?

Outre le plaisir, il faut dire que c’est la colère qui a poussé Catherine Éthier à dévoiler une période sombre de sa vie dans ce roman, qui s’avère un appel à la lucidité et à la bienveillance. Cette colère, c’est le manque d’empathie contre lequel avait buté Hubert Lenoir à Tout le monde en parle après avoir lancé qu’il voulait « se crisser en feu » qui l’a provoquée.

« Hubert, on le décrit comme un personnage, on lui accorde le même traitement, que j’abhorre, qu’à Jean Leloup. On en fait des clowns, on les met en scène, on rit d’eux, on en extrait tout le jus, puis on s’en sacre. J’ai senti dans cette petite fenêtre-là que c’était vrai, ce qu’il nous disait. Évidemment, personne n’est prêt à recevoir une telle confidence. J’ai eu l’impression d’avoir vécu cette scène-là plusieurs fois dans les timides petits appels à l’aide que j’avais lancés autour de moi. Cette réaction, la pire à avoir, m’avait fait mal et avait exacerbé ma colère. »

Du même souffle, elle s’emporte contre les campagnes publicitaires sur la santé mentale et la prévention du suicide. « J’ai envie de crier quand j’entends que le suicide est une solution permanente à un problème temporaire. Ce sont des phrases pour des gens qui n’ont pas envie de réfléchir à la souffrance. C’est très cosmétique, l’espace qu’on accorde à ces sujets-là. Tous les jours, au Québec, des gens de tous les âges et de tous les milieux s’enlèvent la vie. C’est terrifiant ! On ne peut pas en parler tous les jours parce que ça deviendrait trop lourd. »

La romancière se dit aussi exaspérée par ce réflexe de tomber dans le positivisme à coups de « ça va aller mieux, c’est une mauvaise passe ! » et autres phrases creuses qui, bien que prononcées avec bon cœur, sont pour elle « très violentes et très invalidantes ».

« On nous donne l’exemple de Lise Dion qui a voulu se suicider et qui est maintenant millionnaire. Je regrette, mais très peu d’entre nous deviendront millionnaires et très heureux. La plupart des gens qui vont mal vont continuer à vivre dans leur marde jusqu’à leur mort parce qu’on est dans un système qui fout les gens un peu dans la marde. La responsabilité de s’en sortir incombe aux individus ; le système va continuer d’être capitaliste, on va continuer de vivre dans un monde misogyne. On fait de petits, petits progrès, mais tout ça fait en sorte que ce n’est pas à force de bonne volonté, en mettant la main à la pâte, que tout va bien aller. »

Comme elle le fait à titre de marraine du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, Catherine Éthier souhaite rappeler que, même s’il n’est pas outillé, l’entourage doit être à l’écoute, disponible, attentif, plutôt que de craindre d’entendre la souffrance d’un être cher.

« Ça demande énormément de courage pour formuler les mots dans sa tête, pour accepter qu’on en soit arrivé là, pour le dire à quelqu’un. Souvent, la personne ne veut pas de conseils, elle veut juste être entendue, déposer ça. C’est parfois le souffle dont elle avait besoin pour aller mieux, pour guérir. Je présume que c’est en en parlant plus qu’on va rendre ça moins apeurant. »

Besoin d’aide ?

N’hésitez pas à appeler la Ligne québécoise de prévention du suicide : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).

Pour obtenir de l’aide concernant votre santé mentale ou celle d’un proche, n’hésitez pas à contacter le service Info-Social 811.

Une femme extraordinaire

Catherine Éthier, Stanké, Montréal, 2022, 304 pages



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