Marie Bélisle, Maya Cousineau Mollen et Alycia Dufour, notre sélection poésie d'avril

Marie Bélisle utilise une «caméra lucida» pour explorer le souvenir des chambres où elle a dormi durant sa vie.
Photo: Getty Images Marie Bélisle utilise une «caméra lucida» pour explorer le souvenir des chambres où elle a dormi durant sa vie.

Invitation privée

Marie Bélisle utilise une « caméra lucida » pour explorer le souvenir des chambres où elle a dormi durant sa vie. Ce faisant, elle dessine 35 de ces lieux privilégiés, donnant à voir l’espace, en page de gauche, avant d’en faire « lire », en page de droite, les réminiscences qui en émanent. Projet étonnant et parfaitement réussi qui dégage des perspectives surprenantes sur l’effet de la mémoire. La « camera lucida » est donc mise à contribution, non seulement dans le titre du recueil, mais aussi par son évocation imposée, alors que la poète propose 35 dessins de ces chambres sous le tracé des lignes de crayon noir qui en définissent quelques contours.

Mais la poète ne se limite pas à pénétrer de nouveau dans ses théâtres intimes, elle s’attarde en des « antichambres », textes réflexifs induisant la démarche qui la ramène dans ces cocons porteurs de toutes les affections. Réflexions poétiques sur les lieux, elles s’intercalent entre les chambres qui sont des incursions dans la matérialité du souvenir.

Reprenant un titre de Barthes rappelant les « Lieux où j’ai dormi » d’Espèce d’espace de Georges Perec, Marie Bélisle inscrit sa parole entre ses propres théâtres et ses livres habitables : « Certaines chambres sont des chants : un peu de soi demeure en elles, un peu d’elles demeure en soi et leur lumière revient de loin en loin colorer le sommeil. »

Il n’y a pas d’âge qui ne soit investi de ces musiques-là. Ne se revoit-elle pas « dans une chambre sans fauteuil. Dans un lit de jeune fille étroit comme un soupir » ? Ainsi pose-t-elle, en regard de la résurgence de ces affects, la question essentielle : « peut-on vraiment être lucide à l’égard de soi, de ces fragments de soi qu’une chambre révèle ? » S’y cachent aussi des événements terribles, comme cette fois où elle « n’entendi[t] pas que quelqu’un, dans la chambre voisine, s’envolait vers le vide ».

Ce recueil donne la preuve, et il nous en faut, tellement ce procédé est galvaudé, que la « liste » peut encore être utilisée pour faire naître de la beauté, être autre chose qu’un instrument de facilité et de cumul. Ce livre est un grand accomplissement, car il réussit à concilier un projet formel et une fragilité émotive.

Guerrière et survivante

Ces Enfants du lichen, signé par lapetite-fille de Jack Monoloy, Maya Cousineau Mollen, est préfacé en toute discrétion par Hélène Cixous, qui sous-titre son texte « Pensées qui se lèvent pour accompagner les chants de Maya la Poète ». Cette poète Maya dont elle dit qu’elle « est une magnifique impardonnante ».

Souvent composée de distiques, deux vers par deux vers comme un pas après l’autre pas, la pensée en marche et sa révolte volontaire organisent le poème. Comme le dit Cixous, « Maya écrit […] en français-québécois-et-innu-algonquin, en mère-et-enfant, fille-et-garçon, fureur-et-amour ».

Première partie : premier battement, la mémoire, le désir de survivre, portant la mémoire des disparitions des enfants ou des femmes ; deuxième partie : colère, révolte, cris des âmes et des cœurs. « Dans la poésie de tes derniers moments / Tu n’as même pas de nom // Le murmurer pour ramener ta mémoire / Fait de moi une dissidente sacrilège », confie-t-elle, consciente du pouvoir de la parole, de son importance.

Joséphine Bacon vient s’immiscer çà et là dans ces textes, elle qui s’attache à l’essentiel du passé, qui reconnaît avec vigueur la parole des ancêtres, elle qui « porte en son cœur / La poésie d’un peuple oublié », comme le fut Joyce Echaquan. Souvent, aussi, le rythme, le rythme saccadé, comme un souffle poussé à bout, à court d’air, mais toujours vivant. Alors « Émerge de [s]es strophes / Comme des appels de détresse ». Mais le risque est énorme pour qui prend la parole, en toute lucidité : « À trop ouvrir son cœur / À ceux qui n’en ont plus // À trop s’ouvrir / Le cœur en meurt. » Voilà le drame, voilà le défi.

La beauté très forte de cette poésie s’éclaire par l’équilibre entre un message (si, il faut bien le reconnaître) et une force des images qui est toujours d’une redoutable efficacité. L’écriture belle et souple inscrit Maya Cousineau Mollen parmi les poètes qui comptent, dont la voie amplifie l’urgence de la poésie elle-même comme prise de parole.

La poète évoque la misère et la torture qu’a subies l’âme de son peuple et insiste : « Laisse-moi tendre ma feuille tremblante / Mes réponses écrites au sang de ma famille ». Celle des pensionnats, celle des cimetières. « La poétesse est si lasse / De voir sa race abattue / Au fil d’arrivée de l’eugénisme // Son regard interroge le ciel / Son destin se perd en prose // De ces mots de balle perdue / Elle sculpte une épitaphe. » À nous de lire et de relire ces mots qui sont des odes à l’urgence de renaître, de poursuivre et de se poursuivre elle-même. Recueil important.

S’affirmer

Une flambée mes mains signe une entrée remarquable en poésie d’Alycia Dufour. Ce qui émerge de ce recueil intense, c’est sa violence assumée, submergée d’images fortes, sans aucune concession à quelque facilité que ce soit, mais sans jamais devenir abscons. Frontale, cette parole ne dévie pas devant les drames : « mes pères sont des garçons raidis / et leurs histoires pendent / au bout d’une corde », « on me parle de corps morts moi je plonge / pour boire à la sève des noyés je n’ouvre pas les yeux ».

D’une grande beauté, il faut bien le reconnaître, ces textes savent se tenir sur le bout de l’effroi sans ciller, tenir tête à la tragédie sans sombrer. Revendicatrice, aussi, cette parole fouit, et la poète souligne : « dans la touffeur des linges / toutes les plaies de mon lignage / se déversent dans un coffre de cèdre ». C’est beau, c’est net, et la vigueur précise de ces vers, leur écho, s’impose.

Elle qui « trouve dans la chaleur du poêle / le premier coup de cœur » sait aussi donner dans le noir forcément du monde actuel : « dans les arrière-cours la légende veille au carnage maman crochie jubile à la face des mal nées à quatre pattes à pleines poignées dans les poubelles elle dévore les fables répudiées quand elle ouvre la bouche des couleuvres fuient par son sourire gâté ».

Cette poésie tient tête, regarde l’itinérance des femmes, la déperdition qu’elles subissent parfois, et surligne franchement « qu’entre le feu de cuisine et le feu de forêt il n’y a qu’une porte ouverte ». Ainsi, au creux de nos mains, un livre de poèmes qui propose une parole porteuse. Et nous écoutons la poète qui nous confie : « J’ouvre les yeux / Je tends les poings / Au creux une volée d’oiseaux suffoque. »

 

Camera lucida

★★★★

Marie Bélisle, Le Noroît, Montréal, 2022, 112 pages
 

Enfants du lichen

★★★★ ​1/2

Maya Cousineau Mollen, préface d’Hélène Cixous, Éditions Hannenorak, Montréal, 2022, 102 pages
 

Une flambée  mes mains

★★★★

Alycia Dufour, Poètes de brousse, Montréal, 2022, 64 pages

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