«Proies» d'Andrée A. Michaud: chasse à l'homme

L’autrice crée un autre de ces huis clos anxiogènes en pleine nature dont elle a le secret.
Photo: Marianne Deschênes L’autrice crée un autre de ces huis clos anxiogènes en pleine nature dont elle a le secret.

« Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière-Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le petit-déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest […]. »

Grimper le plus haut sommet du monde aurait toutefois été moins périlleux. Qui l’aurait cru ! Après tout, ils n’allaient que « camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité », où il n’y avait jamais eu « aucune mort tragique, aucune noyade, aucun de ces drames qui font naître les légendes […] ». Et soudain, pensez Délivrance. Sans les images de John Boorman ni les visages de Burt Reynolds et de Jon Voight, mais avec les tableaux et les sentiments puissants, oppressants, qu’Andrée A. Michaud, qui a étudié en cinéma, dessine de ses mots.

Avec Proies, son 13e roman, l’autrice, deux fois lauréate du Prix littéraire du Gouverneur général (pour Le ravissement et pour Bondrée), vêt de chagrin ceux qui demeurent à Rivière-Brûlée et transforme en enfer ses environs paradisiaques. Impose cette impression qu’elle voit, sent, touche, entend et goûte ses histoires, ses personnages, ses lieux dans sa tête, avant de les poser sur le papier. Tous les sens du lecteur seront, le temps venu, interpellés.

Ancré dans la nature, flirtant des deux côtés de la frontière (on ne s’en étonnera pas, on reconnaît, sous d’autres noms, des endroits et paysages déjà parcourus dans l’œuvre de la romancière), Proies suit Aby, Jude et Alex. Ils ont 16 ans. En ce week-end de pure liberté qui clôt leur été, ils rient, boivent, nagent, mangent. Autour du feu de camp, bercé par la nuit, Alex raconte même un souvenir, un cauchemar sûrement-mais-peut-être-pas, une face blême qui le hante depuis l’enfance. S’élève ici la petite note fantastique dont sait jouer Andrée A. Michaud afin d’imprégner son réalisme d’inquiétant et d’étrangeté. L’atmosphère se trouble alors. Tout peut se produire. Et tout se produit.

Ainsi, l’insouciant trio se sent bientôt observé. Remarque des traces d’intrusion dans le campement. Et pendant que la fête bat son plein au village, pendant que les parents, insouciants, s’amusent ; leurs enfants, comme autant de Petit Poucet poursuivis par l’ogre, doivent fuir dans les bois. Ces bois qui, en tant que tels, ne sont pas dangereux. Qui le deviennent lorsque l’homme y met le pied avec, en bandoulière, un fusil et une folie meurtrière entièrement gratuite. Il y aura disparition — thème cher à l’écrivaine. Il y aura survie, mais à quel prix. Il y aura des morts.

Joué de mot juste en mot juste, interprété au rythme de phrases qui suivent toujours le bon rythme — ici courant ; là, se prélassant —, Proies est un intense suspense psychologique. On y explore les sentiments et les états des victimes, directes ou collatérales ; mais aussi ceux des agresseurs, directs ou collatéraux. Un drame puissant et profond où Andrée A. Michaud place ses personnages sur la corde raide. Ses lecteurs aussi.

Proies

★★★★

Andrée A. Michaud, Québec Amérique, Montréal, 2022, 337 pages. En librairie le 29 mars.

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