«Confessions d’une femme normale», ou quand l’humour est plus fort que la honte

Une planche de l’album «Confessions d’une femme normale» d’Éloïse Marseille
Photo: Pow Pow Une planche de l’album «Confessions d’une femme normale» d’Éloïse Marseille

Combattre la honte de sa sexualité par une prise de parole forte et lucide. Voilà le pari que s’est lancé l’autrice et illustratrice montréalaise Éloïse Marseille pour son premier album, Confessions d’une femme normale, qui paraît cette semaine aux éditions Pow Pow. Pour ce faire, l’autrice n’hésite pas à nous inviter dans son intimité en nous faisant vivre, avec elle, les moments marquants de son historique sexuel et amoureux dans une quête basée sur l’ouverture, la compréhension et beaucoup d’humour.

En fait, le titre de cet album aux allures d’autofiction, puisque l’autrice se met elle-même en scène, aurait pu être « Comment j’ai appris à m’aimer mieux » et cela aurait aussi bien fait l’affaire puisque, au fond, c’est ce dont il est question. Comment s’accepter si on ne se comprend pas soi-même ? Et pour se comprendre, il faut aller dans la vérité. Et c’est exactement ce que fait Éloïse Marseille : présenter des moments importants de l’historique sexuel d’une jeune femme qui n’a pas encore trente ans et qui cherche à valider ses émotions.

Et c’est là que cet album devient rudement intéressant, parce que c’est fait avec une belle lucidité. Des premières excitations, à 11 ans, en regardant une scène un peu érotique dans un film, avec des parents qui refusent de parler de sexe, à sa découverte de la pornographie et de la masturbation, tout est raconté avec un recul teinté de juste assez d’autodérision pour que nous nous reconnaissions, en partie, dans nos craintes et nos souvenirs sexuels, bons ou mauvais.

Accepter son corps

Elle aborde aussi sans ambages son rapport à un corps aux prises avec des problèmes thyroïdiens, corps qui ne pourra pas lui donner d’enfant et qui, pour ces raisons, s’est développé de manière un peu différente, avec tous les problèmes de perception que cela amène.

Le tout est raconté avec une voix qui n’est pas sans rappeler celles de Zviane ou d’Iris, par exemple. La narration fait sourire la plupart du temps, parce qu’elle est aussi pleine de tendresse et d’acuité, sans jugement à propos des situations ou des personnages. Même le dessin, un peu dépouillé, mais très graphique dans une approche tout en souplesse, n’est pas sans évoquer leur travail. Franchement, il y a pire comme influences et il ne faut surtout pas oublier que c’est un premier album. En ce sens, j’ai l’impression que l’on verra Éloïse Marseille prendre du galon au cours des prochaines années, et continuer de développer une voix qui repose déjà sur une fondation solide et qui ne peut que se raffiner au fil du temps.

Une chouette entrée

Tout ça, mis ensemble, fait en sorteque l’autrice, qui n’a pas encore trente ans, réussit son pari en démontrant qu’être silencieux, lorsqu’il est question de sexualité, ne peut que rendre les gens plus malheureux.

On peut dire que c’est une chouette façon de faire son entrée dans le monde de la bédé.

Le début d’une longue aventure ?

Lorsqu’un écrivain de la trempe de Stanley Péan décide de se lancer en bande dessinée, il y a de quoi piquer notre curiosité ! Le voici qui nous présente ici Fuites, premier tome d'une nouvelle série se déroulant en 1870, qui met en scène Izabel Watson, une apprentie horlogère faisant l’objet d’une enquête policière et qui se voit, pour cette raison, obligée de quitter l’Angleterre pour s’installer à La Nouvelle-Orléans. On se laisse rapidement happer par cette histoire qui se déroule sur un fond musical laissant entrevoir l’arrivée du jazz, dans un coin des États-Unis profondément raciste, qui ne digère pas sa défaite lors de la guerre civile. Le tout est mis magnifiquement en images par Jean-Michel Girard, dans une esthétique léchée et réaliste de haut niveau. On a hâte au deuxième tome.


La reine qui était roi

Dans cette adaptation de la pièce de Michel Marc Bouchard, elle-même inspirée de la vie de Christine, qui fut roi de la Suède (c’était son véritable titre) au XVIIe siècle, les Belges Jean-Luc Cornette (scénario) et Flore Balthazar (dessins) nous offrent ici un personnage qui transcende totalement son époque. Attirée par les femmes, refusant de se marier pour donner un prince héritier à la Suède, cette reine, qui n’aimait pas le pouvoir, a simplement tout laissé tomber dans sa quête d’acceptation totale de ce qu’elle est, plutôt de ce qu’elle représente. Le dessin, dans sa forme la plus traditionnelle du genre, c’est-à-dire la ligne claire, laisse toute la place à un récit ma foi bien ficelé.


L’amour en couleurs froides

Pour son nouvel album, l’auteur et peintre d’origine croate Miroslav Sekulic-Struja nous offre l’histoire de la vie et de la mort d’un amour, celui entre Petar, un poète dépressif qui termine à peine son service militaire, et Liza, une jeune danseuse. Rare moment ensoleillé dans un monde désespéré, inspiré de Kundera ou de Kafka, dans une esthétique picturale qui n’est pas sans rappeler les peintures de Munch ou de Pieter Brueghel l’Ancien, cette histoire frappe par son désespoir latent et inévitable. D’une rare beauté poétique, autant dans le geste que dans le mot, cet album est un véritable piège de contemplation qui se prend une case à la fois.

 

Confessions d’une femme normale

★★★ ​1/2

Éloïse Marseille, ​Pow Pow, Montréal, 2022, 168 pages
 

Izabel Watson tome 1 Fuites

★★★

Stanley Péan et Jean-Michel Girard, Mains libres, Montréal, 2022, 70 pages
 

Petar & Liza

★★★ ​1/2

Miroslav Sekulic-Struja, Actes Sud BD, Paris, 2022, 176 pages
 

Kristina La reine-garçon

★★★

Flore Balthazar, Jean-Luc Cornette, Futuropolis, Paris, 2022, 96 pages



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