La littérature québécoise s’épanouit en France, sans traduction ni «francisation»

L’objectif des éditeurs, de plus en plus, est de laisser vivre la langue québécoise dans les ouvrages qui se retrouveront dans les librairies françaises.
Stéphane de Sakutin Archives Agence France-Presse L’objectif des éditeurs, de plus en plus, est de laisser vivre la langue québécoise dans les ouvrages qui se retrouveront dans les librairies françaises.

« Pendant longtemps, on ne pensait pas traduire mais corriger » : marginalisée pendant des années, la littérature québécoise s’épanouit enfin en France, dans sa langue, sans traduction ni « francisation » grâce au travail méticuleux d’éditeurs français et québécois.


« On assiste à un vrai boom », s'enthousiasme auprès de l'AFP Anne-Isabelle Tremblay, responsable de la bibliothèque Gaston-Miron à Paris, spécialisée dans les études québécoises. Propriété du gouvernement québécois, elle promeut et diffuse, depuis plus de 60 ans, les littératures du Québec.
 

Reste que, de mémoire de bibliothécaire, l’engouement actuel est nouveau : romans, essais, bandes dessinées… Les étals des libraires débordent de cette littérature, à la fois si proche de l’Hexagone par sa langue mais aussi si lointaine par son imaginaire nord-américain.

Dernière à avoir fait parler d’elle ? L’autrice de bande dessinée Julie Doucet, lauréate mi-mars du Grand Prix du Festival d’Angoulême, plus prestigieuse récompense dans la bande dessinée. Elle est la première Canadienne et Québécoise consacrée.

À l’automne, un autre Québécois avait fait grand bruit : le romancier Kevin Lambert, finaliste du prix Médicis avec Tu aimeras ce que tu as tué (Ed. Le Nouvel Attila).

« Il y a toujours eu un peu de mépris »

Sans parler du prix Renaudot essai 2020, décerné à Dominique Fortier pour Les villes de papier, sur la poétesse américaine Emily Dickinson. Une consécration pour cette littérature, longtemps boudée des prix littéraires français.

Car si des auteurs francophones issus du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne sont régulièrement encensés — Tahar Ben Jelloun, prix Goncourt 1987, Djaïli Amadou Amal, Goncourt des lycéens 2020, ou Mohamed Mbougar Sarr, Goncourt 2021 — c’est loin d’être le cas de la littérature québécoise.

« Il y a toujours eu un peu de mépris vis-à-vis de cette littérature et de sa langue », assure à l’AFP Lola Nicolle, éditrice chez la jeune maison d’édition Les Avrils. Avec Sandrine Thévenet, elles ont publié début mars deux textes de la féministe québécoise Martine Delvaux : Le Monde est à toi et Pompières et pyromanes.

D’ailleurs, poursuit Lola Nicolle, « pendant longtemps on ne pensait pas traduire mais corriger » une langue alors jugée difficilement compréhensible par le lectorat français. « Aujourd’hui, les choses changent parce que les éditeurs québécois sont de plus en plus revendicatifs, osent exiger plus. Plus question pour eux d’accepter qu’on anéantisse leur langue ».

« Pour nous, c’est important d’affirmer la légitimité de la langue québécoise. On est prêt à adapter au cas par cas mais il est important de participer à créer de l’habitude chez le lecteur », complète Sébastien Dulude, éditeur québécois chez La Mèche.

« Travail d’orfèvre »

Sa maison d’édition a vendu les droits du livre Burgundy, une autofiction grinçante de Mélanie Michaud sur son enfance dans un quartier pauvre de Montréal, à JC Lattès. Sorti début mars en France, le livre a fait l’objet d’une adaptation à la marge.

Le but ? Laisser vivre la langue québécoise. Ses expressions comme ses mots en anglais. Seuls ceux pouvant porter à confusion ont été modifiés. « Ça a été un travail d’orfèvre », souligne auprès de l’AFP l’éditrice Constance Trapenard. « Pas question de traduire ou dénaturer, on a travaillé main dans la main avec Sébastien », l’éditeur québécois.

Même tonalité ou presque à la maison d’édition Stock qui a publié début janvier Sauvagines, de Gabrielle Filteau-Chiba, qui a tout quitté pour vivre dans une cabane dans la forêt québécoise, comme elle le raconte dans son premier livre Encabanée.

« À aucun moment je me suis dit qu’il fallait traduire », raconte son éditrice Raphaëlle Liebaert à l’AFP. Ni traduction, ni « francisation », un simple glossaire pensé par l’autrice et l’éditrice permet au lecteur, s’il en a envie, de s’immerger dans la singularité de la langue à la fin de sa lecture.

Chaque fois, rappelle Anne-Isabelle Tremblay, « cela doit être un travail commun et conjoint entre les éditeurs et l’auteur. Après tout, n’est-ce pas ce qu’on appelle le respect du travail de création ? »
 


Correction: Ce texte a été modifié pour indiquer qu'Anne-Isabelle Tremblay est responsable de la bibliothèque Gaston-Miron à Paris et non de la librairie du Québec à Paris. La bibliothèque Gaston-Miron est propriété du gouvernement québécois, non pas canadien, et promeut depuis plus de 60 ans la littérature québécoise.

 



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