L'Insoumise remplace L'Alternative

Il suffirait de jeter un pavé du seuil de la libraire anarchiste de Montréal, boulevard Saint-Laurent, pour casser un pare-brise de BMW ou une vitrine de resto branché. Avec l'ouverture prochaine de l'hôtel Godin, rue Sherbrooke, et l'aménagement de lofts à l'intersection de la rue Ontario, la gentrification se poursuit à qui mieux mieux dans ce coin historique et toujours aussi névralgique de la Main.

La librairie des libertaires suit le mouvement de rénovation, à sa façon... L'Insoumise vient de remplacer L'Alternative après trois décennies de services plutôt inégaux, qui ont d'ailleurs entraîné sa chute.

En gros, très gros, l'Association des espèces d'espaces libres et imaginaires (AEELI), une organisation anarchiste propriétaire de l'immeuble abritant la librairie, reprochait depuis des années au Collectif anarchiste Alternative de mal gérer le commerce et de ne pas accorder assez d'espaces de présentation à certaines publications des mouvements gauchistes, les écrits francophones notamment.

Le torchon a brûlé pendant des années et le tout s'est conclu par la décision de fonder L'Insoumise. La nouvelle libraire a mis en place un conseil libraire qui décide en groupe des publications offertes sur les rayons.

«Au fond, peu importe les disputes ou la structure légale, commente Bernard Cooper, membre de l'AEELI et libraire bénévole à l'Insoumise. L'important, c'est le résultat: nous avons plus de documentation, nous offrons plus de matériel en français et nous proposons une meilleure représentativité des différents courants de pensée de l'anarchisme québécois.»

Les bouquins du Français Daniel Guérin côtoient donc maintenant les briques de l'Américain Noam Chomsky et les écrits du Québécois Normand Baillargeon (il y a une parenté non idéologique avec l'auteur de ces lignes), mais aussi les romans de Stig Dagerman ou Karl Kraus et des publications aux titres évocateurs, comme Rupture, Strike, The Dawn, Industrial Worker ou Le Libertaire, tout simplement.

La moitié du petit local, situé au rez-de-chaussée, propose un fond commun de publications dont le contenu revient au conseil libraire. Le reste appartient à différents groupuscules. Les bénéfices, s'il s'en trouve, sont répartis selon la même logique. «La librairie ne paye pas de salaires et ne paye pas de loyer, mais on peut quand même mettre le terme "bénéfices" entre guillemets», dit alors M. Cooper.

L'anarchie, ce serait l'ordre moins le pouvoir; la librairie anarchiste, c'est maintenant l'arrangement livresque moins le profit...