Le grand retour de Perrine Leblanc

Son récit, Perrine Leblanc l’a trouvé dans les luttes bouillonnantes de l’Irlande du Nord, mais aussi dans le milieu fascinant du journalisme de guerre. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Son récit, Perrine Leblanc l’a trouvé dans les luttes bouillonnantes de l’Irlande du Nord, mais aussi dans le milieu fascinant du journalisme de guerre. 

« Il m’est arrivé d’avoir peur, sur le terrain, mais je souris maintenant en repensant à cette période de ma vie où j’ai eu l’impression d’évoluer dans une fiction », écrit Perrine Leblanc dans la note située en annexe de son troisième roman, Gens du Nord.

Après une incursion dans la Russie soviétique (L’homme blanc, 2010), puis sur les rives de la Gaspésie (Malabourg, 2014), Perrine Leblanc surgit encore une fois là où l’on ne l’attend pas, dans les froides et venteuses plaines de l’Irlande. En 2014 et 2015, l’écrivaine a sillonné la verte Érin à bord d’un autocar, s’arrêtant dans les auberges pour y saisir les récits, s’attablant autour d’une pinte — dont elle ne touchait pas une goutte — avec des journalistes, des agents de renseignements, des membres des forces de l’ordre et d’anciens militants, pour mieux comprendre le conflit qui a animé l’Irlande du Nord dans la deuxième moitié des années 1990.

L’accord de paix, signé en 1998, a mis fin à trois décennies de violence. Pourtant, cette stabilité n’a pas empêché la crainte de s’immiscer dans la tête de l’autrice. « En effectuant mes recherches, j’ai réalisé à quel point la paix est fragile. Le Brexit a menacé des acquis. Cette frontière est une poudrière. »

Attablée dans un café de la rue Duluth, à Montréal, elle laisse son regard dévier vers l’enregistreur posé sur la table. « Que ce soit clair, je n’ai jamais eu peur des Irlandais. Ils sont extrêmement accueillants. Mais je suis une femme qui voyage seule, et mes recherches ont attiré l’attention. J’ai été interrogée à l’aéroport, et j’ai rencontré des gens qui ont eu peur, qui sont encore méfiants. J’ai de la difficulté à mettre le doigt sur ce que j’ai ressenti. »

Ne serait-ce pas une conséquence de sa grande empathie, de sa capacité à comprendre et à ressentir une multitude d’expériences humaines ? « Peut-être. Je n’y avais pas pensé », s’exclame-t-elle.

L’Irlande dans la peau

Le regard de Perrine Leblanc s’illumine sans cesse lorsqu’elle évoque la beauté de l’Île d’émeraude, ses fresques à couper le souffle, l’hospitalité de ses habitants — « les conducteurs des autocars insistaient toujours pour me laisser voyager gratuitement » — et le fumet réconfortant de son soda bread imbibé de stew (une recette qu’elle offre à la toute fin de son roman). La romancière, c’est évident, a l’Irlande dans la peau.

« Je suis passionnée par cette culture depuis l’adolescence. Mes deux grands-mères sont d’ascendance irlandaise. Les Irlandais ont participé à la construction du Québec. Ils font partie de notre histoire. Tout ça m’a donné envie de m’immerger dans cette culture, d’y chercher un sujet de roman. »

Son récit, elle l’a trouvé dans les luttes bouillonnantes de l’Irlande du Nord, mais aussi dans le milieu fascinant du journalisme de guerre. « On réalise, encore plus à la lumière de l’invasion de l’Ukraine, l’importance du travail de ces journalistes incroyables, qui nous rapportent l’information, parfois au péril de leur vie. Lorsque je crée un personnage, je dois avoir envie de passer cinq ans avec lui. Il doit avoir quelque chose à m’apprendre. La fiction pour moi, c’est presque comme la méthode Stanislavski, au théâtre. C’est se glisser dans la peau d’un autre, et voir le monde à travers ses yeux. »

Les mots justes

 

Gens du Nord s’ouvre sur l’exécution de Samuel Gallagher, un écrivain engagé dans l’armée républicaine irlandaise. On est en 1991. À Belfast, la tension est palpable entre les loyalistes, fidèles à la reine d’Angleterre, et les nationalistes, avides d’indépendance. Dans la foulée de l’assassinat, François Le Bars, un journaliste français, tombe amoureux d’une jeune documentariste québécoise, fascinée par le nouveau martyr. Sur l’échiquier de la guerre, où les secrets comme les menaces abondent, il devra choisir entre lui tendre la main ou la protéger à tout prix.

Huit ans après Malabourg, Perrine Leblanc revient au sommet de son art, plus posée, plus investie, plus vraie que jamais. Sa plume, précise et malléable, se fond à son univers, se plie aux pensées des personnages, faisant presque oublier l’artiste derrière l’œuvre. La prose se fait brute et discrète, d’une sobriété parfaitement adaptée à son sujet, dans laquelle se glisse avec limpidité une abondance de détails historiques et géographiques.

« Je n’aurais pas pu adopter un ton lyrique, j’aurais eu l’impression de faire de la surenchère. La guerre, c’est rough. L’émotion, elle apparaît sur le coup. Puis, la raison embarque. Les gens qui vivent en temps de guerre en parlent avec sobriété, détachement. J’ai voulu rester au plus près du sujet. »

En lisant Gens du Nord dans le contexte actuel, impossible de ne pas ressentir une pointe de tristesse devant les bégaiements de l’histoire. « On ne peut comparer le peuple ukrainien, que je connais très peu, au peuple irlandais. Mais ce que je vois, c’est une nation qui essaie d’exister et dont l’intégrité est menacée par un géant. L’Angleterre voulait aussi posséder toujours plus de territoires et asseoir sa domination. Je suis dévastée de voir ces hommes et ces femmes forcés de prendre les armes. Je suis pour la démocratie, pour la paix. C’est bouleversant. »

 

Gens du Nord 

Perrine Leblanc, Gallimard, Paris, 2022, 192 pages

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