Avec «Le vinyle de l’insomniaque», Richard Z. Sirois raconte sa vie, disques à l’appui

De Rock et Belles Oreilles à 100 Limite, Richard Z. Sirois se repasse le film d’une carrière formidable.
Photo: Normand Ouellet De Rock et Belles Oreilles à 100 Limite, Richard Z. Sirois se repasse le film d’une carrière formidable.

Et si le temps de la pandémie ne se mesurait pas en heures, jours, semaines, mois et années ? Et si l’unité de mesure était la durée moyenne d’un 33 tours, face A, face B ? On pourrait se demander combien de disques il nous a fallu pour que ça passe.

On pourrait le demander à chaque membre du groupe Facebook de Richard Z. Sirois qu’il mène avec bienveillance, rigueur et bonheur. Ils sont au moins 8300, au dernier calcul, à contribuer à la page fomentée au commencement du printemps 2021 par ce communicateur naturel, comme un baume musical sur nos nuits confinées, morcelées et parfois bien angoissées : Le vinyle de l’insomniaque.

Concept limpide. « Au départ, j’écrivais sur ma page Facebook Le vinyle de l’insomniaque avec comme première idée de briser l’isolement dans lequel nous étions plongés à cause du virus. Une communauté respectueuse et passionnée de musique s’est ainsi créée. » Une idée simple, des consignes claires : présenter un album à la fois, partager pour le plaisir du partage, assortir ou pas de commentaires, souvenirs, anecdotes. Pas de jugements, pas de trolls, pas d’empêcheur de tourner rondement. Une photo de la pochette et de l’album en train de jouer sur la table tournante est requise.

Du personnel à l’universel

Le beau gros livre en forme de 33 tours qui paraît ces jours-ci sous la signature de Richard Z. Sirois et qui s’intitule Le vinyle de l’insomniaque n’est pas un recueil des « meilleures » contributions à la page du groupe. Ce n’est pas un recueil du tout, en vérité, mais bel et bien une autobiographie. Balisée par des 33 tours.

Richard l’explique dans son mot de présentation : « Tous les moments qui émergeaient dans ma tête avaient un lien avec la musique, le rock surtout. Encore mieux, je me souvenais du disque que j’écoutais à tel ou tel moment important de ma vie. » En FaceTime, de chez lui à Matane, il précise : « Je ne suis pas critique de disques, ni un encyclopédiste, je ne suis même pas mélomane, et pas non plus un vrai collectionneur. J’ai le même système de son qu’il y a 25 ans. Mon exemplaire de l’album Robert Charlebois et Louise Forestier saute deux fois dans Lindberg et je trouve ça charmant. J’aime ça quand il y a un bruit de fond. C’est là qu’est la vie. »

De A à Z, le grand retour

Les disques de Richard Z. Sirois ont vécu. Ou plutôt : Richard Z. Sirois a vécu sa vie dans la proche compagnie de disques. Les sillons et son visage en portent les marques. Ils ont vieilli ensemble. Et les voilà réunis à Matane. Que fait donc l’animateur de radio et l’ancien moustachu de RBO à Matane ? Il est chez lui, dans la maison de la famille dont il a hérité avec deux frères et deux sœurs. « Je suis le seul qui en a voulu. » Il aime dire qu’il « évolue dans la vie en reculant dans le temps ».

Non seulement habite-t-il la maison de ses grands-parents, à quelques minutes de l’hôpital où il est né, mais la station de radio du réseau Arsenal Média où il anime Les vinyles de A à Z est à deux pas. « Ils m’ont installé des tables tournantes ! Le bonheur ! »

Faut-il rappeler que RBO était à l’origine une émission de musique émergente à CIBL, dont le premier titre était Le rock de A à Z avec Guy A. Lepage et Richard Z. Sirois ? Émission que Lepage détourne vite fait en géniale déconnade avec les gars et la fille qui vont devenir le groupe d’humour le plus populaire au Québec depuis Les Cyniques.

Richard suit, la musique est vraiment chouette entre les sketchs — « plein de new wave, de Clash, de Talking Heads », énumère Richard non sans fierté —, mais le fan fini d’histoire du rock, l’abonné du Rolling Stone, du Rock’n’Folk et du Creem gardera toujours en tête son idée. « Et là, avec le groupe Facebook, l’émission de radio et maintenant le livre, j’accomplis ce vieux rêve au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. »

Le vinyle de l’insomniaque, version livre, lui permet en effet de se raconter. De parler d’abord de sa mère qui aime « tous les genres de musique », qui aurait eu « pour rêve ultime d’être un genre de Janis Joplin » (pochette de l’album Pearl à l’appui). Chaque chapitre a ainsi pour repère un album. Abbey Road des Beatles ? Le premier French kiss a lieu pendant Oh ! Darling. Grand Funk Railroad ? C’est le premier spectacle que Richard va voir, avec sa sœur France, qui a 13 ans. Qu’il a bien failli perdre à la sortie du Forum, parmi les « 20 000 rockeurs en état de substances illégales ».

« J’aime chacun des albums qui sont dans le livre, je les ai encore. Ce ne sont pas des prétextes. Parfois, je ne parle pas tellement du disque [et il se rappelle à l’ordre lui-même, esprit RBO !], mais il y a toujours un vrai lien. »

Ses années d’écriture de sketchs et de radio en direct ont structuré son art de raconter, sans effort. « J’ai tout écrit à un doigt sur l’application “Notes” de mon téléphone. Généralement couché, en écoutant l’album dont je parle. Je me donnais minuit comme tombée, le moment où je mettais le texte en ligne sur la page du groupe. Je commençais autour de 20 h, je me donnais du temps. J’ai laissé la musique me ramener sur les lieux de mon histoire. »

Il y a ainsi beaucoup d’histoires de spectacles. Notamment la fois de Corbeau, A Flock Of Seagulls et The English Beat, au stade de l’Université McGill, où Richard achète pour les RBO, sa blonde Chantal [Francke] et lui des billets qui se révèlent les pires de toute la place. « Et Guy A. va me dire quelque chose qui ressemble à : “Câlisse, Richard, on est tellement haut pis loin qu’on est plus proches de la croix du mont Royal que de la scène, sacrament !” Le connaissant bien, je l’ai trouvé fin. C’est la dernière fois que j’ai eu le mandat d’acheter des billets pour le groupe. »

Richard le sensible qui s’assume

Ce ton-là. Naturellement drôle, touchant aussi : Richard Z. Sirois est « un grand nostalgique émotif », pour citer Guy A. Les chapitres sur ses parents, ses blondes, ses enfants, ses amis d’hier, ses amis disparus et ses amis de toujours, sont empreints de tendresse. On sent à fleur de peau son affection pour les artistes, ceux qu’il a côtoyés autant que ceux qu’il a idolâtrés. Son récit du déluge qui a suivi le spectacle de U2 à l’Hippodrome est une pièce d’anthologie. Pareille fascination à la lecture du verbatim de son entrevue avec Jean Leloup, pour CKOI quand sort l’album Menteur : « Il démolissait son propre disque, j’en revenais pas ! »

Quiconque a un jour vénéré un groupe de musique, chéri un album, associé une chanson à un événement mémorable, qu’importe l’époque, le genre musical, les choix infiniment variés, retrouvera dans ce livre des sensations familières, ses propres compagnons d’écoute ou de spectacles. « J’ai jamais été à la mode de toute ma vie », avoue Richard sans ambages. C’est une grande qualité.

Le vinyle de l’insomniaque

Richard Z. Sirois, préface de Guy A. Lepage, St-Jean éditeur, Laval, 2022, 320 pages

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