Nomination historique pour la bédéiste Julie Doucet à Angoulême

Planche de «Maxiplotte», de Julie Doucet 
Photo: L'Association Planche de «Maxiplotte», de Julie Doucet 

Accusé de sexisme en 2016 pour sa sélection 100 % masculine, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en a surpris plus d’un cette semaine en annonçant que trois autrices étaient en lice pour son Grand Prix. Outre la Québécoise Julie Doucet (Dirty Plotte, Maxiplotte), les Françaises Pénélope Bagieu (Sacrées sorcières, Les strates) et Catherine Meurisse (Scènes de la vie hormonale, La jeune femme et la mer) se retrouvent ainsi dans la course. Il s’agit d’une première pour ce prix créé en 1974 et attribué depuis 2014 par des auteurs et autrices professionnels de la bande dessinée.

« Je suis en état de choc ! s’exclame en riant Julie Doucet, jointe par téléphone par Le Devoir. Je ne m’y attendais vraiment pas. C’est complètement fou. D’un seul coup, trois femmes… Qu’est-ce qui se passe ? J’espère que c’est une espèce de tournant. Il n’y a presque jamais de femmes nommées pour ce prix-là. »

De fait, il y a si peu de femmes nommées que le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme avait appelé au boycottage du Grand Prix 2016 : « Nous rappelons que depuis 43 ans, Florence Cestac est la seule femme à avoir reçu cette distinction. Claire Brétecher, pilier du neuvième art, n’a elle-même jamais reçu le Grand Prix, repartant en 1983 avec le prix du 10e anniversaire (prix n’ayant jamais empêché ses lauréats d’être admissibles pour les Grands Prix suivants). »

Dans la foulée, le bédéiste français Riad Sattouf (Les beaux gosses, L’Arabe du futur), gêné d’être en lice pour ce prix, avait annoncé ceci sur sa page Facebook : « Je préfère donc céder ma place à, par exemple, Rumiko Takahashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi, Catherine Meurisse (je vais pas faire la liste de tous les gens que j’aime bien hein !)… Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant toutefois pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire ! Merci ! »

Des barrières persistantes

 

Depuis, la Japonaise Rumiko Takahashi (Le chien de mon patron, Un bouquet de fleurs rouges) a remporté le Grand Prix 2019. Julie Doucet pourrait ainsi devenir la troisième femme dans l’histoire du Festival à remporter cet honneur. « Quand j’ai su pour ce prix-là, en écoutant Radio-Canada, je pensais qu’il s’agissait de l’autre prix. Je n’avais vraiment pas compris », confie Julie Doucet, encore sonnée par la nouvelle.

Cet autre prix dont elle parle, c’est le Prix du patrimoine du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Créé en 2004, il n’a couronné que deux albums écrits par des femmes, Moomin (2008), de Tove Jansson, et La main verte et autres récits (2020), de Nicole Claveloux et Édith Zha. Cette année, Maxiplotte (L’Association), anthologie féministe d’illustrations crues inspirées du vécu de la bédéiste montréalaise et réalisées entre 1987 et 1999, parue en France en 2021 et au Québec en 2022, figure parmi les sept albums sélectionnés.

« J’ai l’impression, surtout en France, que c’est comme un moment idéal pour la parution de Maxiplotte, avec tout ce qui s’est passé depuis le mouvement #MoiAussi du point de vue féministe. On le voit bien avec ces nominations de femmes à Angoulême. Je suis un petit peu mal placée pour parler du sujet, parce que j’ai arrêté de faire de la bédé en 1999. J’ai fait des projets qui ressemblaient à de la bande dessinée depuis, mais je me suis tenue loin du milieu. Je sais qu’il y a beaucoup plus de femmes qu’avant, mais ce n’est pas beaucoup plus facile pour autant. » En 2016, on estimait à 12 % la proportion de femmes œuvrant dans le domaine.

Par ailleurs, l’autrice, qui brillera par son absence à Angoulême, publiera le 19 avril Time Zone J (Drawn & Quarterly), où elle raconte sa liaison tumultueuse avec un soldat français en 1989 : « C’est plus ou moins un retour à la bande dessinée. D’une certaine façon, je la revisite. C’est du dessin, c’est narratif, mais il n’y a pas de petites cases. C’est un peu difficile à décrire, mais disons que c’est très dense. C’est du dessin mur à mur qui se continue sur 130 pages. Je ne sais pas quand ce sera publié en français. »

Le 49e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême se déroulera du 17 au 20 mars. Les noms des lauréats des Grand Prix et du Prix du patrimoine seront dévoilés le 16 mars.

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