Lieux de mémoire - Le bric-à-brac de la vieille Garde

Quels sont les lieux privilégiés d'un écrivain? La pièce où il écrit? le paysage où il rêve? les mots qu'il aligne? Chaque samedi au cours de l'été, notre collaboratrice Guylaine Massoutre, forte de ses lectures et de sa visite des lieux, explore le paysage naturel et imaginaire d'un écrivain. C'est à l'historien Pierre Nora que cette série a voulu emprunter son titre, histoire de lui donner le crédit d'une heureuse formule, comme il se doit, mais aussi pour rappeler que littérature et mémoire sont intimement liées. Cette semaine, les lieux de Gabriele D'Annunzio.

À deux pas de Salo, l'éphémère capitale de Mussolini à la fin de la guerre, à Gardone, sur une petite hauteur du lac de Garde, un ami du Duce a fini ses jours. Gabriele D'Annunzio avait 20 ans de plus que le «guide» fasciste. Ils s'abreuvaient tous deux à la même source nationaliste: une certaine Victoire des Italiens. L'un en donna le nom à sa luxueuse maison, «Il Vittoriale»; l'autre, pour avoir perdu cette victoire italienne, fut emprisonné en 43, délivré par Hitler, puis exécuté à la Libération.

Il Vittoriale, prestigieuse demeure, témoigne d'un passé plus que trouble. L'oeuvre littéraire campe encore sa renommée, grâce à L'Enfant de volupté (1889) et Le Livre secret (1935), deux titres qui marquent les pôles d'une gloire, qui s'acheva sous le signe de ses débuts: la décadence. D'Annunzio, son auteur, mourut à Gardone en 1938, à 75 ans, au coeur d'un délire aristocratique et de ses folies privées. Il s'y étouffe — au sens propre, parce qu'il est si malade qu'il communique avec son entourage par billets —, seul face à un aveuglement insupportable davantage.

Quelque 40 ans plus tard, Hubert Aquin se souvenait du projet de ce Livre secret, mise en scène autobiographique d'esthétique baroque, discontinue, fantasque; il l'admirait. Fragments encodés d'un miroir de 1200 feuillets, D'Annunzio sélectionna des notes, des pensées et des images bourrées de références pour son ultime ouvrage. C'était une belle trouvaille, après l'entreprise, menée conjointement avec Mussolini, de publier à Milan son Opera omnia. Les 48 volumes de l'oeuvre complète, outre de substantiels revenus, lui avaient apporté, de 1927 à 1936, la consécration de son vivant.

Le militaire écrivain

L'homme avait mené sa carrière d'écrivain comme celle du militaire. Anti-Autrichien, lâchant, de son avion, 50 000 tracs sur Vienne en 1918 pour hâter la déconfiture allemande, s'emparant de Fiume en 1919, le commandant poète adorait la guerre et la compagnie virile. Il n'était pas le seul; même Marinetti, le père du futurisme italien, avait pris chez lui son slogan «La guerre, seule hygiène du monde».

Comment l'avant-garde pouvait-elle flirter ainsi avec la guerre? Si Marinetti pencha vers la révolution, puisant ses lignes dans le futurisme russe, il la voyait teintée d'un nationalisme qui n'était pas étranger à l'idéologie du dandy de province. D'Annunzio, cet ex-journaliste romain, idéologue et acteur de la montée fasciste, se définissait toujours, en 1933, comme «le précurseur certain de ce que le fascisme a de bon», tout en étant hostile à Hitler, qu'il qualifiait, en 1934, d'«Attila barbouilleur». Opposition qu'il signifia à plusieurs reprises à Mussolini, lui reprochant, en vain, ses rapprochements avec le dictateur nazi.

Incontestablement, D'Annunzio a participé à l'aveuglement de la nouvelle classe dominante italienne, haineuse de ses origines rurales et opposée aux valeurs bourgeoises capitalistes. Les fascistes feraient un jour marcher l'Italie contre la France et ses alliés. Étrangement, D'Annunzio conserverait longtemps après la guerre la célébrité, acquise en France autour de 1900 pour L'Enfant de volupté. Ce roman raconte la dissolution d'un héros. Il a valu à son auteur de se lier avec André Gide, Romain Rolland, Barrès, Anatole France, Valéry, Debussy.

Comment l'anti-démocrate, frénétique amateur de ruines, de lumières éteintes, de panique et d'ébranlements fumants, pouvait-il conjuguer sa sensibilité à la dolce vita, qui perce sous les atmosphères de peur qu'il a littérairement campées? Un désir d'ordre révèle, chez lui, la discipline indispensable, qui aurait pu le conduire à formuler la condition première de l'exercice de la liberté. Mais l'écrivain a préféré peindre les moeurs de la décadence.

Cela remonte à sa jeunesse. À 16 ans, en 1880, lorsque D'Annunzio publie ses premiers vers élégiaques, apologie de la beauté classique, l'Europe lit Huysmans et Moréas, après Oscar Wilde. En Italie, on chante l'ardeur patriotique de Carducci. D'Annunzio, alors paré de passions intenses, peut se dissiper dans le raffinement et se draper dans son allure de nabab. Cette posture lui a réussi.

Les décadents

Une ambiance de mort plane sur les amours et les plaisirs des décadents. Leur esthétisme vaut à ces adeptes une réputation d'immoralité. Tantôt, ils se contentent de snobisme sophistiqué, tantôt ils sombrent et s'enferment dans leurs sens exacerbés. Ils veulent être visibles par excès, cherchent la brèche, le décollage, la promotion. À D'Annunzio la mobilisation, la barricade, l'excès. Il trouve la pulsion, et ses écarts l'entraînent dans d'étranges mouvements de conscience. Le paroxysme est parfois l'ami des découvertes freudiennes et le surhomme, celui du créateur.

D'Annunzio était si célèbre, en 1927, que sa maison natale, à Pescara, fut classée monument public. Pourtant, il se vantait d'être né sur le pont d'un brigantin en opération, en pleine mer Adriatique! Homme de métamorphose, ce don juan fanfaron se dissimule sous une pompe aussi grotesque que dangereuse.

Il était né pour la duplicité. N'avait-il pas dû se défaire de sa langue natale, simple dialecte local, changer sa prononciation et ses tournures, qui prêtaient le flanc aux moqueries de ses camarades? De son orgueil et de sa différence lui resta une nature rétive à la norme étrangère. Il excella à affirmer la sienne.

C'est ce désir de puissance et de domination, vertus dionysiaques polyvalentes, qui le mène à acquérir la luxueuse propriété de Gardone. Le site enchante, face au beau lac au pied des Dolomites, entre les cyprès et les bougainvilliers. Il s'y adonne à l'auto-ivresse, narcissisme idéal proprement inimaginable, accablant pour le simple témoin. Aujourd'hui, on la visite en très petits groupes, car l'espace est compté. Tout est conçu pour troubler.

Cette Victoire

La maison avait appartenu à une famille allemande, celle de Henry Thode, gendre de Cosima Liszt, fille du célèbre compositeur dont le second mari fut Wagner. Elle regorgeait de souvenirs laissés par les Thode: tableaux, piano de Liszt, dédicaces de Wagner, 6300 livres.

En 1921, l'État italien en fait l'acquisition, et D'Annunzio la rachète en 1923; il restitue certains biens à ses anciens propriétaires et s'y retire, pour parachever l'oeuvre qu'est sa vie. Il va la meubler d'objets hétéroclites, vibrant d'un symbolisme connu de lui seul. Il les ramène de sa maison d'Arcachon, en France où il a fui ses créanciers italiens; en tout, il y en a pour cinq wagons de train.

Tandis que la droite italienne se déchire, l'écrivain affecte plusieurs architectes à l'agrandissement et à l'embellissement d'Il Vittoriale. Il remplit 36 pièces de bibelots, vases, rideaux, coussins, bustes, copies de dessins, reliques, copies de statues, d'un kitsch phénoménal et agité. Dans la salle de bain, on compte plus de 2000 objets, qui servent sa pharmacopée personnelle. Il inscrit des devises dans chaque pièce, leur donne des noms en fonction de ses livres. Il y a le Cénacle des reliques, où il réunit des statues de divinités de toutes les religions; la Salle des calques, où s'entassent les copies de statues de Michel-Ange... Un fatras envahissant sature l'ambiance étouffante et fermée des pièces exiguës. Sa chambre n'a pas de fenêtre. Avec sa tortue, la salle à manger toute jaune et bleue, d'un style art déco, épate, mais moins que la salle funéraire où, sur son catafalque et parmi ses objets de culte, il joue sa propre mort.

Son bureau, nommé «La Fabrique», dans lequel trône, bien visible, le buste de la Duse, l'actrice inspirante et bien aimée qui fut son égérie, plus que toute autre — car il fut un vrai Casanova —, ressemble à un grenier dans lequel on pénètre, au terme d'un voyage dans un labyrinthe d'antichambres, en grimpant quelques marches et en courbant la tête. S'il avait eu l'espoir de faire renaître le théâtre dramatique italien et l'ambition de surpasser Dante, il laissa plutôt, en plus d'une oeuvre étrange, une bibliothèque de 75 000 ouvrages et, dès 1937, une fondation qui gère toujours le patrimoine.

L'identification d'une nation

On a dit qu'il était mort empoisonné par une espionne nazie. Que s'il avait sauté, en pyjama, par une fenêtre de sa maison, avant de rencontrer Mussolini, c'était un attentat. Que sa maison était un harem. Tout, autour de lui, est conspiration, légende et drame. Sa vie privée? Inextricable. À son enterrement, digne d'un chef d'État, on tire le canon, tandis que le quatuor du Vittoriale entonne la IXe Symphonie de Beethoven.

Si Marinetti écrit, dès 1908: «Il croyait donner à sa littérature une portée politique, tandis qu'il ne donnait à sa vie qu'une portée littéraire», il est là, parmi les autres, à lui rendre hommage. C'est dire l'ambiguïté du personnage et de ce qu'il représente.

Gloire à la hausse, dont Pierre Nora dit bien le sens politique et son rapport au lieu de mémoire: «Dans le trouble que connaît actuellement l'identité nationale et l'ébranlement de ses repères, la mise en valeur de son patrimoine mémoriel est la condition première du réajustement de son image et de sa redéfinition dans l'ensemble européen.» Est-ce pour cela qu'on s'apprête à ouvrir, à Salo, un centre de documentation sur la dernière période du pouvoir mussolinien?

Au palais extravagant de Gardone, Narcisse au bord du lac et Parsifal que les allergies et une médecine incongrue laissaient exsangue et terriblement souffrant, D'Annunzio avait fait adjoindre, face au lac, un théâtre de verdure sur le modèle antique, grimper, au sommet du terrain, un vaisseau de guerre, le Puglia, aménager une piscine avec un torpédo équipé de ses torpilles et, finalement, construire un cénotaphe circulaire en marbre. Il y est enseveli, bien entouré de ses compagnons d'armes et amis.

Mais l'enjeu du lieu n'est plus le culte, spectaculaire et douteux, de sa personnalité.