En partance - Catalans et Madrilènes

L'Espagne des auteurs de cette chronique est loin d'être idyllique.
Photo: L'Espagne des auteurs de cette chronique est loin d'être idyllique.

L'été est une saison propice aux dépaysements. Chaque samedi tout au cours de l'été, notre collaboratrice Johanne Jarry fera entendre ici quelques voix d'écrivains dont les oeuvres permettent de franchir les frontières et font du lecteur un voyageur. Cette semaine: l'Espagne.

Qui connaît Pepe Carvalho, l'ironique détective gourmet et brûleur de livres de l'écrivain espagnol Manuel Vazquez Montalban, n'hésitera pas à suivre les recommandations de ce dernier en matière de lecture. Manuel Vazquez Montalban, présenté comme le père fondateur du roman noir espagnol, considère qu'Andreu Martin et Juan Madrid excellent dans ce genre. Si on ne trouve pas dans leurs livres de personnages aussi jubilatoires que le détective de Montalban, la noirceur est bel et bien au rendez-vous. Ces romans, écrits après les années de dictature de Franco, décrivent comment l'Espagne se remet (plutôt mal) de ces années (de 1939 à 1975) où ceux qui détenaient tous les pouvoirs en ont abusé. Paysages saccagés par les constructions et par la corruption, l'Espagne des auteurs de cette chronique est loin d'être idyllique.

Seul contre tous

Juan Madrid, est-ce le fait du hasard, campe ses histoires dans cette ville qui lui donne son nom. Tony Romano est un ancien boxeur et a rendu sa médaille de policier pour échapper à la corruption. Il vit maintenant de petits métiers comme celui de videur de boîtes de nuit dans Il faut se fier aux apparences (10/18) ou de détective intérimaire dans Cadeau de la maison (10/18). Dans ce roman, un ami qu'il a perdu de vue depuis le service militaire, jeune intellectuel de gauche devenu un homme d'affaires très prospère, a été trouvé une balle dans la tête. On conclut au suicide, mais Tony Romano n'y croit pas et décide de faire sa petite enquête. Chez Madrid, le personnage de Tony Romano donne le ton aux histoires; ses années de boxe lui permettent d'affronter les plus endurcis et ses années au service de la police sous le règne de Franco contribuent à son sens de la répartie. Bon buveur de gin, il sait aussi comment maintenir de bonnes relations avec les garçons de bars louches. Mais si on croit que les polars de Madrid ne sont qu'affaires de truands, on découvre dans Cadeau de la maison que leurs magouilles ont un impact jusque dans nos assiettesÉ

Dans Barcelona Connection (Série noire, Gallimard), d'Andreu Martin, le policier Huertas fait lui aussi bande à part quand il réalise que la mafia barcelonaise est sous l'emprise de l'anonyme mafia internationale. S'il y perd ses illusions en tentant de stopper ses machinations, son sens de la justice tient le coup. Ce portrait décapant du milieu policier et de la magistrature, doublé d'un bon suspense, n'a rien de noir si on le compare au plus récent roman de Martin, L'Homme au rasoir (Série noire, Gallimard). Des prostituées sont trouvées mortes, leurs poitrines lacérées de signes de croix. On parle d'un tueur en série, et il y en a un, le lecteur l'apprend dès les premières pages. Mais d'autres crimes sont commis par d'autres qui utilisent la signature du tueur. Ce tueur est finalement arrêté, puis relâché puisque les corps qu'on découvre après son arrestation présentent la même signatureÉ L'idée donne froid dans le dos, et elle est peut-être celle d'un écrivain qui apparaît à la fin de l'histoireÉ Un écrivain de romans noirs, évidemment. Pour l'écrivain de Martin, le roman noir n'est rien d'autre que la réalité pure et dure et pour l'écrire, il faut connaître la ville, les prostituées, les macs, leurs lieux et leur langage. Il y a des gens qui veulent mettre le grappin sur cette veine romanesque, contrôler le contenuÉ On peut acheter tout le monde, aujourd'hui, y compris les auteurs de romans noirsÉ Mais notre écrivain fictif refuse de passer le marché et plante la belle plume 18 carats qu'on lui offre dans le coeur du mec qui veut l'obliger à écrire. À bon entendeur, salut.

Grande dame catalane

Sans être noirs, les livres de Mercè Rodoreda sont ceux d'une femme engagée. Barcelonaise née en 1909, elle vécut en exil pour des raisons politiques de 1939 à 1957. On a beau lire sur les quatrièmes de couverture que son oeuvre est reconnue internationalement, son nom ne circule pas beaucoup du côté francophone. Parmi les quelques livres traduits en français, retenons surtout La Place du diamant (L'Étrangère, Gallimard), récit d'une jeune vendeuse de pâtisserie dont le mariage heureux est rapidement assombri par la guerre civile. Pour survivre, son mari milicien élève des pigeons sur le toit (mieux nourris que leurs propriétaires), et elle fait des ménages chez les riches. Elle perd son homme à la guerre, se retrouve seule avec deux enfants qui n'ont que la peau et les os. Mais la vie, sans être rose, reprend le dessus. La voix de cette femme qui sombre, puis refait lentement surface, est si juste que c'est à couper le souffle. Deux autres titres sont disponibles chez Actes Sud dont La Mort et le Printemps, roman qu'écrivait Rodoreda au moment de sa mort en 1983 et auquel elle a travaillé pendant plus de 20 ans. L'action se déroule dans un monde difficile à identifier, comme si l'auteure avait voulu créer une fiction pure, priver le lecteur de repères, ce qui brouille aussi le sens du récit. Espérons d'autres traductions.

Ils se souviennent

L'oeuvre de Rafael Chirbes est aussi marquée par les années sous Franco et se compose à partir de la mémoire de ses narrateurs. Dans Tableau de chasse, un homme arrivé à la fin de ses jours se met à écrire ce que fut sa vie prospère (il a bien profité des largesses du régime) mais vide de sens. Le bilan de vie d'Ana dans La Belle Écriture est toutefois plus touchant et le style de Chirbes y est plus poétique. Est-ce pour protéger la valeur de sa pauvre vie qu'Ana raconte son histoire à son fils? Sa femme et lui veulent la convaincre de quitter sa vieille maison pour la démolir et construire sur ses ruines. Mais Ana résiste; elle attendra la mort là où elle a vécu sa vie. Elle apprend à son fils comment la honte a pris le dessus sur l'amour que lui portait son mari. Son mari si lié à son frère dont il fut séparé par l'amour d'une femme ambitieuse qui l'obligea à réussir. Et voilà qu'Ana voit son fils marcher sur les traces de son oncle, prêt à renier sa famille pour plaire à une femmeÉ

Un Proust espagnol

En lisant Un coeur si blanc (Rivages poche/Bibliothèque étrangère) de Javier Marias, il arrive qu'on suspende la lecture, le temps de se dire: «Oui, c'est tout à fait ça.» Certains passages de ce roman rappellent l'oeuvre de Marcel Proust quand un homme, interprète nouvellement marié, tente de saisir précisément ce qu'il éprouve et ce qui se passe autour de lui depuis son mariage, événement contre lequel son père le met curieusement en garde en lui disant: «Je ne te dis qu'une chose [É]. Quand tu auras des secrets ou si tu en as déjà, ne lui en parle pas.» Serait-ce à cette condition que la vie à deux est possible? On apprend plus tard le lourd secret de famille que cache ce conseil paternel. L'écriture de Javier Marias capte ces instants d'immobilité où l'on croit qu'il ne se passe rien, et donne à entendre les méditations d'un homme attentif à la vie. Plusieurs romans de Javier Marias ont reçu des prix et la plupart sont disponibles dans la collection Rivages/Bibliothèque étrangère, en format de poche.

À lire aussi, Le Goût de Barcelone (Le petit mercure/Mercure de France) pour découvrir la ville des années 50 et plusieurs extraits de textes du populaire Eduardo Mendoza, ou tout simplement pour retrouver Pepe Carvalho et ses amis qui se demandent si oui ou non il faut mettre de l'oignon dans la paella.

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