Le pays d’en haut de Pascal Bruckner

Avec «Dans l’amitié d’une montagne», Pascal Bruckner dévoile sa passion longue durée pour la montagne.
Photo: JF PAgga Avec «Dans l’amitié d’une montagne», Pascal Bruckner dévoile sa passion longue durée pour la montagne.

« Pourquoi grimper alors qu’on dévale déjà l’autre versant de la vie ? S’imposer un tel calvaire et en tirer une telle joie, une quasi-béatitude ? » se demande Pascal Bruckner avec son dernier essai, Dans l’amitié d’une montagne.

Un « petit traité d’élévation » avec lequel le romancier et essayiste français, partageant son amour de la neige, vibrant au souvenir de Montréal et des Laurentides en hiver, risque d’en surprendre plusieurs.

« Mon paysage primitif est la chute de neige. Chaque fois que la neige tombe, je suis euphorique, j’ai l’impression que c’est un peu de pureté qui tombe du ciel », confie Pascal Bruckner, joint chez lui à Paris, tout juste de retour après une excursion de trois jours dans le massif du mont Joly, en Haute-Savoie.

À 73 ans, l’auteur de La tentation de l’innocence et d’Un coupable presque parfait (Grasset, 1995 et 2020) rend hommage à la montagne. Une passion qui prend sa source à une enfance passée entre l’Autriche, la Suisse et la France. Pour des raisons de santé et parce que son père, un « antisémite passionné et adulateur du IIIe Reich », voulait faire de lui un Aryen, Pascal Bruckner va vivre jusqu’à l’âge de six ans dans un sanatorium en Autriche. Une partie de sa vie qu’il évoquait dans Un bon fils (Grasset, 2014).

De cette enfance dans « le pays d’en haut », au centre de l’Europe, lui est restée une passion indéfectible pour la montagne — avec les défis qu’elle pose et les bonheurs immenses qu’elle peut offrir. Ainsi qu’un goût immodéré, peut-être, pour la pensée en altitude. Dès qu’il dépasse les 1000 mètres d’altitude, Pascal Bruckner avoue respirer mieux. Il se sent chez lui au cœur de ces paysages alpins.

L’ascension comme ascèse

Sans être croyant, l’écrivain n’hésite pas à parler de l’ascension comme d’une activité quasi religieuse. « Pour moi, escalader, c’est d’abord prier, entrer en relation avec des forces supérieures. Ce n’est pas la foi qui soulève les montagnes, ce sont les montagnes qui soulèvent notre foi et nous défient de les franchir », écrit-il. En entrevue, il ajoute : « C’est une sorte de prière qu’on adresse à soi-même, à son propre corps. Parce qu’il y a des moments où on cale, il faut le dire. Dans mon cas personnel, c’est plus la trouille qui me paralyse que le manque d’entraînement. C’est une sorte de prière aussi qu’on adresse à la montagne de nous laisser la parcourir pendant quelques heures. C’est une manière de rendre hommage à la beauté des massifs. »

Dans son livre, Pascal Bruckner rappelle que le géographe et militant anarchiste Élisée Reclus, dans son Histoire d’une montagne (1880), avait décrit l’homme civilisé en altitude tendu entre deux passions, celle du « gravisseur » et celle du « promeneur ».

« Je suis plutôt promeneur, confesse Pascal Bruckner, mais un promeneur qui aime bien gravir aussi. J’ai des amis qui étaient alpinistes, avec qui j’ai fait pas mal de sommets, mais maintenant, j’ai un guide et, tous les étés, je fais deux ou trois sommets avec lui, avec corde, casque et préparation. Je m’entraîne toute l’année pour les deux ou trois semaines de montagne l’été. Pour moi, c’est devenu une sorte d’obsession. »

À ses yeux, « l’ascension est une ascèse ». Pourquoi s’imposer de telles souffrances ? L’extase au sommet d’une montagne est-elle toujours à la hauteur (sans jeu de mots) des souffrances qu’il faut endurer pour s’y rendre ? « La réponse varie pour chacun. Mais c’est d’abord la volonté de se dépasser et, justement, de convertir cette souffrance en plaisir. On a mal, on porte des sacs trop lourds, on est essoufflé. Et pourtan, on attend de cet effort une sorte de jouissance supérieure. Chaque fois c’est une victoire, non pas sur la montagne, mais sur soi-même. C’est ça qui est merveilleux dans l’ascension. »

En quelques chapitres, l’essayiste décompose ainsi son sujet, faisant bon usage des souvenirs et des anecdotes. Comme lorsqu’il livre un vibrant éloge de la vache, son animal fétiche depuis l’enfance, productrice de cette autre matière blanche que l’on retrouve encore, comme la neige, partout en montagne : le lait. « Pour moi, la culture alpine va de pair avec le culte du lait frais, tout chaud sorti du pis… »

Éloge du refuge

 

De la même façon, Pascal Bruckner ne fait aussi aucun mystère de son « amour aveugle » pour la Suisse, un amour nourri de trains à crémaillère, de costumes folkloriques et de yodel : « La Suisse est la quintessence de ma passion pour la montagne », écrit-il encore.

Les refuges d’altitude figurent également en bonne place dans son panthéon montagnard. Dans une autre vie, avoue-t-il, il se serait même vu en gardien de refuge. « C’est vrai. J’aime beaucoup l’idée d’être isolé dans un lieu loin de tout dans un milieu clos. Une petite maison, vous êtes seul contre les éléments avec d’autres. La nuit tombe tôt, on se couche à 19 heures et on se lève à 3 ou 4 heures. C’est un peu comme un petit bateau dans une tempête. C’est ce qu’on aime. » Et on n’y mange pas mal du tout, ajoute-t-il. Ce qui relève quand même, lorsqu’on y pense, loin de tout à flanc de montagne, d’une sorte de petit miracle.

« Je suis très sensible à cette poésie. Je deviens très vite lyrique », reconnaît Pascal Bruckner, dont l’enthousiasme a quelque chose de contagieux.

Mais la montagne reste un plaisir rare. Un plaisir rare, qui lui-même en condense plusieurs. « Le luxe aujourd’hui réside dans tout ce qui se fait rare, écrit-il : les espaces inviolés, la lenteur retrouvée, la méditation, le plaisir de vivre à contretemps, la jouissance des œuvres majeures et de l’esprit, autant de privilèges qui ne s’achètent pas et qui sont littéralement hors de prix. »

Dans l’amitié d’une montagne. Petit traité d’élévation

Pascal Bruckner, Grasset, Paris, 2022, 192 pages.

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