«Un barrage contre l’Atlantique»: la fête est finie

Présenté comme un «roman de non-fiction», «Un barrage contre l’Atlantique» pourrait aussi s’annoncer comme la confession d’un enfant du siècle. 
Photo: JF Paga Présenté comme un «roman de non-fiction», «Un barrage contre l’Atlantique» pourrait aussi s’annoncer comme la confession d’un enfant du siècle. 

Sur la pointe du cap Ferret, entre le bassin d’Arcachon et l’Atlantique, un homme usé par la vie, autrefois grand noceur et artiste de la nuit parisienne, écrit seul dans une cabane face à la mer. L’endroit où il se trouve aurait déjà dû être englouti par l’océan. Écrire semble laborieux, chaque phrase est une victoire à l’arraché « de l’encre sur le vide ».

L’homme qui écrit met en place un dispositif formel qu’il tiendra durant une bonne partie du roman : après chaque phrase, il saute une ligne et revient à la marge gauche, à la manière de David Foenkinos dans Charlotte. Mais cet homme, c’est Frédéric Beigbeder, et la vie qu’il nous raconte, à coups d’aphorismes, est la sienne.

Présenté comme un « roman de non-fiction », Un barrage contre l’Atlantique, clin d’œil au Barrage contre le Pacifiquede Duras, pourrait aussi s’annoncer comme la confession d’un enfant du siècle. Un enfant devenu mâle blanc privilégié de 55 ans chez qui survient le début d’une conscience écologique et environnementale. Tome 2 d’Un roman français (2009, prix Renaudot), le roman se divise en quatre « livres ». Le premier, dans lequel Beigbeder expose ses réflexions formelles, est par moments pénible, et il en est conscient : « L’auteur tente de survivre, le lecteur de ne pas s’emmerder ». On confirme.

Au second volet, l’ex-publicitaire passe aux aveux et revient sur son enfance bourgeoise, sur le divorce de ses parents, analyse le clash des générations, revisite ses premiers émois amoureux, constate qu’on est arrivé au bout de la nuit, que la fête est finie et que le jour se lève sur une aube incertaine.

Sa confidence est généreuse, et il ne se donne pas le plus beau rôle. Ici et là, son humeur du moment cède le pas à de petites fulgurances. Beigbeder s’avère beaucoup plus agile dans le rôle d’observateur fanfaron que lorsqu’il revêt les habits un peu trop grands de philosophe moraliste… Quand, le doigt pointé, il dénonce nos mauvaises habitudes pendant que lui se gave de beauté les pieds dans le sable sur la pointe du Cap Ferret chez ses amis fortunés, on roule des yeux et on rit un peu de sa candeur. Comme Emmanuel Carrère et Michel Houellebecq, il s’attaque au mal-être de l’homme moderne, mais pas avec la même souplesse que ses camarades et sans déroger d’une posture autocentrée qui comporte certaines limites.

Le véritable héros du roman est Benoît Bartherotte, ancien styliste et homme d’affaires. Ce Sisyphe en caleçon s’emploie à sauver la pointe sableuse de l’engloutissement, à ses frais. En consolidant la digue au quotidien, il a érigé le barrage contre l’Atlantique dont il est question dans le titre.

Dans la dernière ligne droite, Beigbeder constate que la beauté est l’unique valeur refuge. Les blancs entre les phrases-paragraphes ont disparu, et la nature reprend ses droits. « Le seul déchet que je tolère sur cette plage, c’est moi. » C’est son autodérision qui nous le rend sympathique. Plus d’irrévérence et un peu moins de présomption auraient permis à ce roman de gagner une plus forte adhésion de la part du lecteur.

Un barrage contre l’Atlantique

★★★

Frédéric Beigbeder, Paris, Grasset, 2022, 272 pages

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