Miser sur l’effet domino pour l’avenir

Jacques Nantel, professeur émérite et spécialiste du commerce du détail, se penche, dans son essai, sur la façon dont la pandémie aura transformé l’économie. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Jacques Nantel, professeur émérite et spécialiste du commerce du détail, se penche, dans son essai, sur la façon dont la pandémie aura transformé l’économie. 

Que retenir des deux dernières années qui pourrait servir pour traverser les cinquante prochaines ? Que rien n’est gagné d’avance. C’est en partie la réponse fournie par Jacques Nantel, retraité de HEC Montréal et personnalité économique bien connue, dans son essai S’en sortir ! Notre consommation entre pandémie et crise climatique, qui arrive en librairie ces jours-ci.

Il faut se le dire, l’avenir est un amas de gros nuages gris. Cela a été dit déjà, mais la pandémie de COVID-19 a pris au fil des mois des airs de répétition générale pour cette crise climatique qui se profile à l’horizon. Dans les deux cas, lutter efficacement exige d’adopter collectivement et individuellement de nouveaux comportements, qui s’apparentent très souvent à des compromis ou à des sacrifices. Sans surprise, cela ne fait pas l’affaire de tous.

Le bien collectif malgré tout

 

On le constate depuis des mois, la ligne qui sépare les libertés et les devoirs individuels et collectifs est assez floue et elle n’est pas tracée à la même place par tous. Le gouvernement, le réseau de la santé, les grandes banques centrales, tous sont montrés du doigt. Le consommateur aura beau chercher des boucs émissaires ailleurs, la façon dont il gère son propre budget va forcément changer. Le jour où l’on paiera directement à la caisse le « coût climatique » des biens et des services en plastique bon marché achetés au magasin du dollar, la grogne ne sera pas moins importante qu’elle l’est actuellement contre les restrictions sanitaires visant à lutter contre la COVID-19.

Mais ceux qui s’inquiètent de voir se prolonger sur des décennies le grabuge provoqué ces derniers temps par les opposants aux mesures de lutte contre la COVID-19 seront rassurés par Jacques Nantel, qui voit du positif dans tout ça.

« Malgré tout, la pandémie a fait entrer de nouvelles actions collectives dans nos budgets individuels », fait remarquer l’auteur au téléphone. Par exemple, le magasinage, l’approvisionnement en masques et même la fabrication de vaccins (ou en tout cas, son absence) ont tous pris une tangente forte vers l’achat local. C’est un début de solution à explorer davantage si l’on souhaite lutter avec succès contre les changements climatiques.

« La prochaine grande crise sera probablement environnementale, mais on se dirige, sur le plan économique du moins, vers une situation qui sera très similaire à ce qu’elle est en ce moment en raison de la pandémie. »

D’où l’importance de regarder vers le passé pour se préparer pour l’avenir.

De 2022 à… 1982

Il y a d’ailleurs plus d’enseignements qu’on le croit dans les grands événements économiques du passé. L’inflation galopante que connaît le monde ces jours-ci n’est pas une première et, si les gens avaient souvenir de ce qui a mené à des taux d’intérêt pratiquement usuraires au début des années 1980, il est probable que les économistes s’alarmeraient un peu plus de ce qui se produit actuellement.

Il y a une petite leçon historique si intéressante pour les lecteurs de S’en sortir ! qu’on espère que le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, aime feuilleter les essais économiques francophones dans ses temps libres. Car la crise de 1982 ne s’est pas produite du jour au lendemain. En d’autres mots, l’effet de la hausse actuelle du coût de la vie se fera peut-être sentir dans dix ans si rien n’est fait aujourd’hui pour la contrer.

« Il y a des parallèles intéressants entre ce qu’on voit maintenant et ce qui s’est produit dès 1972, quand on a observé la première hausse des taux d’intérêt qui a culminé dans les événements de 1982 », constate Jacques Nantel. « Dans la plupart des crises économiques, le premier domino qui tombe est celui de l’inflation, ajoute-t-il. On l’oublie, mais, dans les années 1970, les chefs des trois principaux syndicats au Québec ont été emprisonnés pour avoir simplement exigé que les salaires soient indexés au coût de la vie. »

Dans la plupart des crises économiques, le premier domino qui tombe est celui de l’inflation.

La bonne nouvelle

Expert depuis des années des questions liées à la consommation des ménages, Jacques Nantel passe par le portefeuille des Québécois et des Canadiens pour dresser le portrait changeant de l’économie nationale. Il n’y a pas que du mauvais. On le sait : le confinement et l’aide gouvernementale ciblée ont permis aux Canadiens de réduire de façon historique leur niveau d’endettement personnel, obligés qu’ils l’étaient de moins consommer et de moins voyager.

Ce confinement a évidemment accéléré un virage numérique dont on parle sans arrêt depuis la mi-mars 2020, le moment où la planète économique entière s’est arrêtée l’espace de ce qui, on l’espérait à l’époque, devait durer seulement trois semaines. Les consommateurs se sont dans l’ensemble bien adaptés à cette nouvelle réalité : le magasinage en ligne a bondi, le travail à distance est devenu la norme, les grosses maisons éloignées des centres-villes ont atteint une valeur record.

C’est une bonne nouvelle étant donné que l’atteinte pour 2050 de cibles climatiques qui visent à réduire à néant nos émissions de gaz à effet de serre exigera d’autres adaptations du genre. Les deux dernières années ont plus ou moins bien démontré qu’une majorité de gens étaient prêts à changer.

Il reste évidemment à convaincre les éternels réactionnaires, et une bonne partie du monde des affaires, assez conservateur pour continuer à rêver d’un retour « au monde d’avant », déplore un peu Jacques Nantel. « Le monde des affaires est bon pour nier l’importance de certains grands événements. On dit que quand la Bourse va, tout va. Mais regardons simplement l’état de nos centres-villes, où 45 % de l’espace demeure inoccupé. » Pendant ce temps, de Valleyfield à Varennes s’est créée une nouvelle couronne industrielle qui, elle, ne reviendra pas en arrière, c’est sûr.

« On le voit, car on l’a fait : les consommateurs peuvent changer durablement leurs habitudes. » Consommer moins, s’endetter moins, polluer moins. « Ça n’a pas été le party, mais on y est arrivés. Alors est-ce qu’on peut s’en sortir ? Je pense que oui », conclut l’auteur.

À condition que le premier domino entraîne les suivants dans la bonne direction…

S’en sortir ! Notre consommation entre pandémie et crise climatique

Jacques Nantel, Somme toute, Montréal, février 2022, 155 pages.



À voir en vidéo