Les fictions du Printemps érable

Des étudiants de partout au Québec ont manifesté dans les rues de Montréal contre la hausse des droits de scolarité, en mars 2012
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Des étudiants de partout au Québec ont manifesté dans les rues de Montréal contre la hausse des droits de scolarité, en mars 2012

Le 15 juin 2012. Sur la scène des Francofolies de Montréal, devant une foule de dizaines de milliers de personnes, les membres du groupe Loco Locass exigent une minute de silence, en mémoire de la liberté de parole au Québec.

Depuis février, les étudiants du Québec sont en grève générale illimitée pour protester contre la hausse des droits de scolarité promise par le gouvernement libéral de Jean Charest. En réponse aux manifestants, l’Assemblée nationale vient tout juste d’adopter une loi spéciale afin de contraindre les organisateurs à dévoiler l’itinéraire et la durée des rassemblements, et de leur interdire de bloquer l’accès aux établissements scolaires.

« On a invité les leaders étudiants à nous rejoindre, se remémore Biz, rappeur au sein du groupe. Un à un, les gens se sont assis, en silence. Le seul son audible était celui d’un saxophone, sur une scène un peu plus loin. » Après une minute, le rappeur scande « Le Québec est mort, vive le Québec ! » avant d’entamer les paroles du plus grand succès du groupe, Libérez-nous des libéraux. La foule est en délire.

« J’ai rarement eu un sentiment aussi fort d’être à ma place, sur mon X, en symbiose avec mon peuple. Je me couperais un petit doigt pour revivre ce show. »

L’enthousiasme est encore ardent dans la voix de Biz lorsqu’on lui parle du Printemps érable, ce mouvement étudiant qui a embrasé l’ensemble du Québec il y a dix ans. « Ce qui reste, ce sont des souvenirs extrêmement vifs de fraternité, de créativité, de fougue, d’humour et de français. Jamais Montréal n’a été aussi français qu’à cette époque. Ce n’est pas vrai que les jeunes ne savent pas écrire. Ils étaient créatifs, drôles, brillants. »

C’est cette beauté, cet engagement de la jeunesse qui a inspiré son romanLa chaleur des mammifères, paru chez Leméac en 2017, qui raconte l’histoired’un enseignant de littérature désillusionné et malheureux, dont la perspective sur le monde change grâce à son implication dans la grève étudiante. « J’avais le goût de témoigner de la force de ce mouvement. J’ai attendu cinq ans pour laisser reposer tout ce que j’avais à digérer, être capable de faire remonter l’essentiel à la surface. »

Cynisme ou espoir

 

Le Printemps érable, au-delà de ses motivations politiques et sociales, est un mouvement qui a été traversé par l’écriture. Slogans, pancartes, discours politiques et chroniques d’opinion… La parole s’affichait, s’ancrait dans la critique ou la résistance. De nombreux essais, ouvrages collectifs et articles scientifiques ou journalistiques se sont penchés sur les événements et leur résonance.

Ici et là, quelques étincelles de la révolte ont également gagné le monde de la fiction, donnant naissance à des textes ici — comme chez Biz — porteurs d’espoir et de réjouissance, là, de cynisme ou de désillusion, un pied dans la lutte, ou simples observateurs des événements.

L’écrivain Patrick Nicol fait partie de ceux pour qui les souvenirs de la grève étudiante alimentent davantage le cynisme que l’optimisme. Son roman au titre éloquent — Terre des cons (La Mèche, 2012) — a été écrit à chaud, aux sons des casseroles et des commentaires dédaigneux de Richard Martineau à l’endroit des manifestants.

« J’étais en chômage forcé, j’avais du temps pour écrire, et l’actualité alimente toujours ma créativité, explique celui qui est également professeur au cégep de Sherbrooke. J’ai cet appétit pour une littérature immédiate, qui participe à la discussion et au débat. »

Son personnage, Pierre, également enseignant de français, est confronté par les jeunes grévistes aux idéaux qu’il a consciemment troqués contre l’hédonisme. À travers une conversation imaginaire avec un ami, il jette un regard sans compromis sur une société gangrenée par le médiocre.

« Pierre est devant un cul-de-sac. Par son mal-être et son cynisme, je me suis permis d’interroger la valeur et l’intérêt de la culture et de l’éducation dans notre société, mais aussi l’incompréhension mutuelle entre les générations et la légitimité que le Printemps érable a donnée aux chroniqueurs et à la violence policière. Il y avait quelque chose de très malsain dans l’air, qui a juste empiré. »

Avec Le parfum de la tubéreuse(Alto, 2015), l’écrivaine et poète Élise Turcotte a pour sa part choisi le camp de la résistance. Plaidoyer pour la littérature, le roman met aussi en scène une professeure, Irène, déterminée à prouver à ses élèves le pouvoir de la poésie. Au moment où le printemps rougit à l’horizon, Irène sera forcée de quitter son travail, punie pour son engagement au cœur de la révolte, puis d’enseigner à une bien étrange assemblée, dans le bunker de la mort.

« J’avais commencé le roman un peu avant le début des manifestations. Quand je me suis retrouvée dans la rue, avec les étudiants, je n’étais plus capable d’écrire. Avec mes amis poètes, on s’est demandé ce que c’était, écrire la révolte. Est-ce que ça se vit par l’écriture ou dans la rue ? Dans tous les cas, ça me semblait impossible de ne pas en parler. Lorsque j’ai repris le fil de ma rédaction, le Printemps érable s’est imbriqué dans mon histoire. »

Poétique et politique s’entremêlent dans ce roman onirique qui convoque plusieurs textes et œuvres d’art pour prendre le parti de la désobéissance, de la solidarité et du savoir et pour dénoncer la culture de dénonciation et les glissements sémantiques.

« Je me souviens qu’à l’époque, des carrés verts étaient allés en cour pour exiger de pouvoir assister à leurs cours. C’était tellement absurde, j’avais l’impression d’être dans un roman de Kafka. Ces absurdités se sont aussi glissées dans mon livre. »

Outre les romans, les mots, les souvenirs, que reste-t-il de ce printemps aux effluves révolutionnaires ?

« On a parfois l’impression que la montagne a accouché d’une souris. Je voyais, cette semaine, que Jean Charest songeait à se présenter à la chefferie du Parti conservateur du Canada (PCC). C’est fou comme l’histoire bégaie. Ce qui est certain, c’est qu’une génération politisée n’est jamais perdue. Leurs engagements se sont déplacés, mais les jeunes sont toujours là », conclut Biz.

La chaleur des mammifères

Biz, Leméac, Montréal, 2017, 160 pages ; aussi en format poche dans la collection ​« Nomades » depuis 2021

Terre des cons (2e édition)

​Patrick Nicol, La mèche, Montréal, 2018, 104 pages

Le parfum de la tubéreuse

​Élise Turcotte, Alto, Québec, 2015, 130 pages

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