«Rouge avril»: l’esprit d’un temps en crise

Avec «Rouge avril», Sylvain Lemay et André St-Georges s’inscrivent dans le même univers narratif que leur précédent «Pour en finir avec novembre».
Photo: Sarah Scott Le Devoir Avec «Rouge avril», Sylvain Lemay et André St-Georges s’inscrivent dans le même univers narratif que leur précédent «Pour en finir avec novembre».

Douze ans après la parution de Pour en finir avec novembre, qui a pour trame de fond la crise d’Octobre, le duo formé de Sylvain Lemay, directeur et professeur à l’École multidisciplinaire de l’image de l’Université du Québec en Outaouais, et d’André St-Georges, illustrateur et peintre, reprend du collier avec une histoire qui se déroule, cette fois, durant le Printemps érable de 2012. Et si Rouge avril n’est pas une suite directe de l’album qui le précède, il fait partie du même univers narratif et est écrit dans le même esprit, celui d’une crise marquante qui sert de catalyseur autant pour l’époque que pour les personnages mis en scène.

Mettons une chose au clair, par contre, avant d’aller plus loin : Rouge avril n’a pas la prétention d’être un album documentaire qui porte à proprement parler sur la crise étudiante. La crise sert plutôt de marqueur temporel et ajoute une couche de complexité à une histoire qui n’est déjà pas, à la base, toute simple. Ici, il est question de la relation entre un professeur de cégep, Réal Petit, qui a envie d’écrire une bande dessinée avec l’aide d’un ancien étudiant, Gaston. Ensuite, il y a le mystérieux père de Petit, qui n’est peut-être pas celui qu’il semble être, une ancienne blonde qui cherche à se venger, puis un collègue professeur jaloux. Entrevue.

Et si Pour en finir avec novembre avait été bien reçu lors de sa parution en 2010, pourquoi avoir attendu douze ans avant Rouge avril ? 

Sylvain Lemay. « On avait commencé le travail sur cette histoire au début des années 2010, histoire qui devait se dérouler pendant le Sommet de Montebello en 2007 alors que le premier ministre Stephen Harper recevait ses homologues américain et mexicain, George W. Bush et Felipe Calderón, sommet qui a généré son lot de manifestations. Malheureusement, plusieurs personnes autour de nous sont décédées à cette époque, dont la conjointe d’André, un de mes étudiants de 26 ans et la fille de cinq ans d’une de mes étudiantes. On était pas mal sous le choc. »

André St-Georges. « En fait, ce sont neuf personnes proches de nous qui sont mortes durant cette période. Disons que cela a ralenti un peu nos ardeurs créatives. »

S. L. « Et il ne faut pas oublier, bien entendu, la grève étudiante. J’ai participé, j’ai appuyé les étudiants. Mon fils, qui avait quatre ans à l’époque, m’a vu me faire expulser par l’antiémeute. Ce n’est pas raconté dans la bédé, mais j’ai vécu un choc post-traumatique par la suite. »

A. S. « Même chose pour moi, j’ai fait une grosse dépression après avoir vécu tout ça. Disons que, tous les deux, nous n’étions pas à notre meilleur. »

La crise étudiante a été un moment charnière, autant sur le plan social qu’individuel. Tout le monde avait une opinion sur la chose et c’est ce qui crée ce sentiment de tension accrue que vivent les personnages.

 

S. L. « Effectivement. Si le personnage principal s’appelle Réal, c’est qu’il n’est pas capable de comprendre la réalité des choses qui l’entourent. Tout repose sur le mensonge et sur la mauvaise perception des événements. C’est pour ça que l’on cite Richard Martineau au début, avec sa fameuse phrase sur les étudiants qui font la belle vie en buvant de la sangria et en parlant sur leur téléphone cellulaire. Il ne comprenait pas non plus ce qui était en train de se passer autour de lui. »

L’album précédent avait nécessité un travail de recherche pour recréer les différentes époques. Ici, André St-Georges travaille avec une matière qu’il connaît bien. Comment a-t-il abordé la chose ?

 

A. S. « Je n’étais plus étudiant à l’époque, mais je me sentais quand même concerné par ce qui se passait. Même si je n’étais pas personnellement présent lors des manifestations, j’avais des amis qui y étaient, j’étais fâché contre ce qui se passait, et le fait de dessiner ces événements m’a replongé dans cette rage-là ! J’ai revu beaucoup de coupures de journaux pour m’inspirer et ça m’a fait quelque chose de me replonger dans cette effervescence. En plus, depuis la crise étudiante, on dirait que j’ai de la difficulté avec ma chronologie. J’ai de la misère à croire que ça fait dix ans, déjà. »

S. L. « Passé la quarantaine, le temps passe vite ! Mes étudiants, cette année, étaient encore au primaire à l’époque. J’ai un peu le même sentiment que lorsque j’ai commencé à enseigner en 1999 et que je parlais de la chute du mur de Berlin. »

 

Rouge avril, c’est aussi une mise en abyme. Sylvain Lemay y fait littéralement de la figuration, les protagonistes sont aussi inspirés par les deux auteurs, il y a beaucoup de citations de personnages célèbres de l’histoire de la bande dessinée dont Tintin et, plus près de nous, Onésime​, créé par Albert Chartier pour le Bulletin des agriculteurs. C’est donc un travail d’écriture assez minutieux, n’est-ce pas ?

 

S. L. « Étant donné qu’on a travaillé l’album sur plusieurs années, il a même fallu s’asseoir à quelques moments pour faire le point pour savoir où on était rendu. Mais, pour faire un aveu, j’aime ça trouver des références dans ce que je lis. Je fais référence, par exemple, à Réjean Ducharme et à Va savoir, qui est le titre de l’un de ses romans. Certains lecteurs vont les voir, d’autres pas. »

A. S. « Quant à moi, je me suis aussi gâté, particulièrement en créant les images d’introduction pour les chapitres. Aussi, j’ai bien aimé reproduire la couverture de Foxtrot, l’album de Genesis, ou encore l’appartement où vivent Gaston et sa blonde Émilie, c’est le même que celui que j’avais à l’époque. Il y a même l’auteur Christian Quesnel (Mégantic. Un train dans la nuit) qui fait un petit caméo ! »

Beaucoup de couches, donc, dans ce Rouge avril, un album qui nous pose aussi des questions, à nous lecteurs, sur la façon dont les crises et les bouleversements viennent ponctuer nos vies. Il procure beaucoup de plaisir parce que « complexe », ce n’est pas la même chose que « compliqué ». Il faut juste prendre le temps de se laisser imprégner par la matière.

 

Rouge avril

★★★★

Sylvain Lemay et André St-Georges​, Mécanique générale, Montréal, 2022, 272 pages

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