Le devoir de mémoire de Patrick White

L’auteur Patrick White devant le plus célèbre tableau de Henry Daniel Thielcke, «Présentation d’un chef nouvellement élu au conseil de la tribu huronne de Lorette» (1841), au Musée du Château Ramezay
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’auteur Patrick White devant le plus célèbre tableau de Henry Daniel Thielcke, «Présentation d’un chef nouvellement élu au conseil de la tribu huronne de Lorette» (1841), au Musée du Château Ramezay

Au commun des mortels, le nom du peintre Henry Daniel Thielcke (1788-1874) ne dit pas grand-chose. Ayant vécu de 1832 à 1854 à Québec, où il a notamment été le protégé de Louis-Joseph Papineau et un portraitiste des membres de la haute société, l’artiste a sombré dans l’oubli il y a plus de 140 ans. Pourtant, sa plus grande œuvre, Présentation d’un chef nouvellement élu au conseil de la tribu huronne de Lorette, est exposée au Château Ramezay. Grâce à Patrick White, journaliste et professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM, l’homme, né à Buckingham Palace de parents allemands et ayant terminé ses jours à Chicago, reprend la place qui lui revient dans l’histoire.

Après avoir poursuivi pendant 15 ans les recherches de David Karel (1944-2007), professeur à l’Université Laval, et de l’étudiante Annie Fraser (1969-2001), Patrick White vient de publier ce qu’il appelle son devoir de mémoire envers les deux chercheurs et le peintre, Henry Daniel Thielcke. La vie d’un peintre royal méconnu. Le livre, richement documenté, deviendra certainement un outil précieux pour les chercheurs et les historiens de l’art.

« On répare l’injustice de quelqu’un qui a été oublié de l’histoire, sauf par les David Karel, Annie Fraser et John R. Porter de ce monde, affirme l’auteur par visioconférence. La préface de Porter nous permet de boucler la boucle, car je ne suis pas un historien de l’art ni un spécialiste de la peinture, je suis un journaliste qui a enquêté à partir de la caisse de livres et de recherches que David Karel m’a donnée avant de mourir. Il savait que j’allais pouvoir faire une notice de cinq ou six pages pour le Dictionnaire biographique du Canada. »

Attribuant le cinquième du livre à Karel et Fraser, l’auteur, qui est en contact avec les héritiers du peintre depuis 2008, a vérifié les faits, écumé les entrailles de Google, s’est rendu dans les musées où étaient préservées des œuvres de Thielcke et s’est entretenu avec des spécialistes en histoire. Il a même eu beaucoup de contacts avec les collaborateurs de la collection des œuvres royales en Angleterre.

« Buckingham Palace m’a contacté cette semaine pour obtenir un exemplaire du livre pour la reine. Aujourd’hui, on sait qu’on a retrouvé 81 de ses œuvres. Il y a un mois, on en avait 78 ; 90 % des œuvres ont été retrouvées. Je suis en contact hebdomadaire avec la famille. On sait que des gens ont des œuvres de Thielcke dans leur sous-sol, leur garage, leur bibliothèque », raconte l’auteur, qui caresse le rêve d’une exposition itinérante des œuvres de Thielcke, dont certaines auraient besoin d’être restaurées, d’ici cinq ans.

Peintre de l’exil

On ignore les raisons qui ont poussé Henry Daniel Thielcke à quitter Buckingham Palace après la mort de George III, qui avait payé ses études à la Royal Academy of Arts et à la British Institution. On n’en connaît guère plus sur sa vie à Édimbourg, où il aurait vécu pendant 11 ans, mais on devine qu’il aurait mis le cap sur l’Amérique dans l’espoir d’une vie meilleure. D’ailleurs, pas moins de 252 articles de journaux consacrés au peintre ont été publiés durant ses 23 ans d’exil à Québec.

« Thielcke était probablement dans le top 5 des peintres au XIXe siècle, au Canada, avec Antoine Plamondon, Joseph Légaré, James Bowman et Thomas Amiot. L’histoire de ce peintre-là est reliée à celle du Québec, du Bas-Canada, de la famille royale, des liens entre le Québec et le Royaume-Uni. Le fait qu’il avait un titre royal l’a beaucoup aidé, mais, en même temps, il en a beaucoup arraché. »

De fait, à quelques reprises, l’auteur qualifie le peintre d’impécunieux dans son livre. Malgré son indéniable talent, Thielcke a essuyé plusieurs revers professionnels, lesquels l’ont certainement poussé à tenter sa chance à New York, puis à Chicago — où il aurait peut-être côtoyé le peintre Cornelius Krieghoff. Il faut dire que Plamondon, son voisin d’atelier au parlement, n’a pas été tendre à l’égard du peintre anglais, qui a appris le français pour mieux s’intégrer dans la Vieille Capitale, dont 40 % de la population était anglophone à l’époque.

« Plamondon a tellement été efficace dans sa haine envers Thielcke et tous les autres peintres concurrents à l’époque que Thielcke, anglican, a dû arrêter de faire des peintures religieuses. Il en a fait trois et ça a été fini. Les pires commentaires sont venus de Gérard Morisset et de Louis Plamondon, mais quand on lit les analyses de Ross Fox, de John R. Porter et de Mario Béland, on comprend que c’est l’un des plus grands peintres canadiens du XIXe siècle. »

Ravi de l’engouement renouvelé pour les œuvres de Henry Daniel Thielcke, Patrick White souhaite publier son livre en anglais afin de faire connaître davantage le peintre. Et, qui sait, d’en apprendre plus sur son existence nomade.

« On est en train de percer certains mystères, mais l’aura de mystère va demeurer, parce qu’on sait peu de choses de sa personnalité. J’ai aussi bon espoir qu’on va retrouver d’autres peintures dans les prochaines années », conclut le journaliste.

Henry Daniel Thielcke

Patrick White, avec la collaboration de David Karel et Annie Fraser, préface de John R. Porter, PUL, Québec, 2022, 178 pages

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