«Petites boîtes»: in memoriam

Yôko Ogawa signe un récit aussi insolite qu’émouvant sur le deuil.
Photo: Actes Sud Yôko Ogawa signe un récit aussi insolite qu’émouvant sur le deuil.

La mémoire est certainement l’un des thèmes de prédilection de la prolifique romancière japonaise Yôko Ogawa. Ainsi, dans Cristallisation secrète (Actes Sud, 2009), dont l’univers dystopique évoquait celui de Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, les gardiens de la mémoire des objets, des êtres et des émotions s’étant effacés sont en eux-mêmes menacés de disparaître. Dans Petites boîtes, son 26e roman traduit en français, cette perte de mémoire qui plane est d’autant plus triste qu’il s’agit de celle de parents endeuillés évoluant dans un monde sans enfants.

Habitant dans une ancienne école maternelle, la narratrice de Petites boîtes veille avec attention sur des boîtes-vitrines dans lesquelles des parents déposent des cadeaux à leurs enfants défunts. « À quelle époque la première boîte en verre est-elle arrivée ici ? Qui l’a apportée ? Répondre à ces questions est impossible, de la même façon que personne ne sait dater le début des changements survenus en ville. »

Autrefois, ces boîtes renfermaient des trésors archéologiques du musée d’histoire locale, mais avec la complicité de son ancien conservateur, M. Baryton, pour qui elle retranscrit les lettres d’amour écrites en caractères minuscules, la narratrice les a transférées à l’école, car l’histoire avec un grand H passe après la petite histoire de chaque enfant disparu. « Vous connaissez les petites choses mieux que personne. Ici, autrefois, c’était le paradis des enfants. Ils sont le symbole de ce qui est petit. Vous en êtes la gardienne. »

Dans cet univers où l’on est condamné à vivre et à mourir sans descendance, où l’on invente un futur pour les enfants morts, Yôko Ogawa, s’inspirant de réels rituels, crée pour ses personnages des rites funèbres insolites ou d’étranges habitudes de vie imitant celle de leurs enfants, derrière lesquels se cachent leur chagrin, leur désarroi, leur désespoir. D’une poésie morbide, parfois douloureuse, voire lourde, Petites boîtes comporte des moments de pure beauté, tels ces « concerts de soi à soi » où un vent trop fort risque de détruire de tout petits instruments imitant le souffle des enfants, dans lesquels la romancière célèbre avec délicatesse la fragilité de la vie.

Petites boîtes

★★★ 1/2

Yôko Ogawa, traduit du japonais par Sophie Refle, Actes Sud, Paris, 2022, 206 pages

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