Catherine Ocelot, de l’importance de bien aller, tout le temps

La bédéiste Catherine Ocelot
Adil Boukind Le Devoir La bédéiste Catherine Ocelot

Construit finement comme une courtepointe poétique autour de questionnements sur notre conception de la santé, Symptômes, le quatrième album de l’autrice Catherine Ocelot, tombe rudement à point. Et pas seulement parce qu’avec la crise de la COVID-19 nous avons l’impression d’assister à l’effondrement de notre système, mais plutôt parce qu’il est aussi de mise de se demander si être en parfaite santé, tout le temps, en toutes circonstances, ne relève pas de l’utopie.

C’est, en tout cas, une des nombreuses questions que se pose l’autrice, lauréate d’un prix Bédélys en 2018 pour son album La vie d’artiste, qui abordait un peu de la même façon le thème de la réussite. « Il y a plusieurs éléments déclencheurs en ce qui concerne mon intérêt pour la santé, pour ce que cela signifie, d’être en santé. Mon intérêt remonte à très, très loin, et le passage vers ce livre s’est fait naturellement. Dans mes albums précédents, le regard des autres et sur soi était une préoccupation, et j’ai continué de creuser en ce sens. Dans Symptômes, il y a encore l’idée du fil qui nous relie aux autres, mais il y a aussi celui qui nous lie à nous, à notre personne, à notre inconscient, à nos rêves. Qu’est-ce qui se passe à l’intérieur de nos corps ? Est-ce la métaphore de quelque chose qui nous parle, même si on s’adresse à soi-même ? »

Un album personnel, donc, basé sur des questionnements à saveur impressionniste sur le rapport que nous entretenons avec nos corps. Récit qui prend la forme d’une autofiction, même si ce n’est pas la première fois que Catherine Ocelot se met elle-même en scène. « Je me pose beaucoup de questions, et le livre montre mon côté peut-être un peu expansif, mais c’est évidemment amplifié pour les besoins de la cause. Par contre, il est vrai que c’est l’album dans lequel je me révèle le plus. Lorsqu’il est question de certaines interventions médicales que j’ai dû subir, c’est basé sur ce que j’ai effectivement vécu, même si cela représentait une énorme étape à franchir sur le plan personnel que de m’exposer ainsi. »

Au point où Catherine Ocelot va jusqu’à se représenter elle-même telle que vue par un autre personnage faisant partie de son groupe de Solitude anonyme, qu’elle fréquente dans l’album après avoir reçu un diagnostic de « troubles de la solitude ». « Oui, je trouvais ça drôle de m’amuser avec la perception que les autres peuvent avoir de moi. Ça permet de jouer encore plus sur ce qui peut être vrai ou pas. Mais, à bien y penser, c’est vrai que c’est dans Symptômes que je m’ouvre le plus. Certaines conversations rapportées, comme celle que j’ai avec mon herboriste, sont les mêmes que celles que j’avais eues à l’époque. »

Tous les protagonistes, ici, sont féminins, sauf pour des médecins et d’autres intervenants en santé. Depuis quelques années, certaines études ont démontré que les femmes étaient moins prises au sérieux par le système de santé, ce qui a des conséquences sur la façon dont elles sont traitées. C’est un des thèmes abordés ici.

« Oui, il y a cette idée de violence que beaucoup de femmes vivent, de voir que leur douleur n’est pas prise au sérieux. Les statistiques sur le fait que les femmes doivent être plus souvent réopérées, parce que leur maladie a été mal diagnostiquée, sont vraiment angoissantes. Et ça peut aussi arriver aux hommes. C’est pour ça que je raconte l’histoire d’Esther, dont le médecin décide qu’elle est anorexique parce qu’elle en a tous les symptômes, même si celle-ci ne désire pas maigrir et le lui dit. Son médecin a malheureusement déjà réglé la question, parce que ses symptômes correspondent à une grille. Et elle doit vivre avec ce diagnostic-là. »

Un autre thème abordé en filigrane dans Symptômes est celui de la compartimentation de la santé. Comme si chaque spécialiste ou intervenant n’avait qu’un angle possible pour examiner la personne qu’il a devant lui. « Mon ostéopathe m’a déjà dit que, si on va voir un chirurgien, il va finir par nous opérer, car c’est ça, son travail ! La grand-mère de mon ex, elle, disait qu’un médecin, tu vas le voir quand tu as un os cassé, parce que c’est visible. Pour le reste, tu vas voir le guérisseur du village. »

Ça en dit long sur notre perception des soins de santé, explique Catherine Ocelot. « Mais il y a aussi de bons médecins, qui prennent le temps de nous parler. On en voit de plus en plus. J’ai la chance d’avoir une excellente médecin de famille — on la voit d’ailleurs dans le livre — qui m’a dit d’aller à l’Institut de cardiologie si mes symptômes empiraient, mais de ne pas oublier de faire mes exercices de méditation et de respiration ! »

Évidemment, il ne faut pas voir dans Symptômes une critique systématique ou un essai sur notre relation avec un système qui montre de plus en plus ses limites. Mais, avec poésie et finesse, autant dans son trait de crayon que dans son écriture, Catherine Ocelot touche à beaucoup de nos craintes philosophiques lorsqu’il est question de notre rapport à notre santé. Qui est beaucoup plus complexe qu’une simple absence de maladie.

Voir Emily se venger

 

C’est à New York, en 1900, que nous retrouvons le personnage d’Emily, dite la Venin, devenue danseuse dans une revue présentée à Broadway dans le quatrième tome de cette série créée par le Français Laurent Astier. Si nous en apprenons un petit peu plus sur ce road trip revanchard entamé dans le premier tome, dont le but est d’affronter les meurtriers de la mère de la Venin, il n’en demeure pas moins que nous avons hâte d’arriver enfin à la conclusion.

 

À la recherche du soi perdu

 

Imaginez qu’un soir de mélancolie vous preniez le téléphone, que vous appeliez au numéro de la maison de votre enfance et que, ô surprise, c’était vous, âgé de dix ans, qui répondiez. C’est ce qui arrive à Samuel, 35 ans, jeune homme déprimé qui n’a visiblement pas atteint les objectifs de vie qu’il s’était fixés plus jeune. Cette adaptation du roman éponyme de Cyril Massarotto par Grégory Panaccione, dont le dessin pourrait rappeler un peu celui de Fred dans Philémon, est intéressante, mais court un peu après son souffle dans le dernier quart, qui aurait mérité quelques pages de plus.

 

Recycler, réutiliser, republier !

 

Publiée presque en cachette au début des années 2000, cette bande dessinée de l’Américain Derf Backderf (Mon ami Dahmer, Kent State) se veut un genre de maquette qui servira d’assise à l’album Trashed, paru en 2015. Traduite pour la première fois en français, elle présente un dessin qui est un peu plus rude et basique (Backderf s’en excuse presque, mais nous, on lui pardonne), mais l’immense talent de raconteur de l’auteur, qui exposait ici pour la première fois son été à ramasser des ordures à l’âge de 19 ans, et tout ce qui vient avec, est déjà bien présent. Ce qui fait, bien entendu, notre grand bonheur !

Symptômes

★★★★

Catherine Ocelot, Pow Pow, Montréal, 2022, 288 pages

 

La Venin, tome 4

★★★

Laurent Astier​, Rue de Sèvres, Paris, 2022, 64 pages

 

Quelqu’un à qui parler

★★★

Grégory Panaccione, Le Lombard, Bruxelles, 2022, 256 pages

 

L’année des ordures

★★★ ​1/2

Derf Backderf​, Çà et là, Bussy-Saint-Georges, 2022, 56 pages



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